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Isabelle LEVERT Psychologue clinicienne Psychothérapeute |
L'IA-anxiété
Les impacts psychologiques de l'intelligence artificielle
Introduction
L’intelligence artificielle (IA) occupe aujourd’hui une place centrale dans l’espace public, professionnel et intime. Petit à petit, elle transforme profondément notre société. Elle modifie les métiers, les pratiques professionnelles, les rapports sociaux et même la manière d'accéder à l'information. Ces derniers mois, le développement de l'IA, à partir du deep learning, de l'accroissement massif des données disponibles et de la puissance de calcul, connaît une accélération, au point que l'on pressent que l'IA pourrait coloniser l'ensemble de nos activités.
En effet, ses domaines d'application sont multiples : santé, finance, industrie, éducation, services à la personne, justice, publicité, médias... Les systèmes vont de règles simples (automates) à des modèles complexes générateurs de langage ou d'images.
Si l'IA, avec les changements qu'elle amène, ouvre de nouvelles possibilités (dans la recherche médicale et le diagnostic, l'automatisation de tâches routinières, la compulsion de données, etc.) et fascine, l'IA, également, interroge, déroute et parfois inquiète. Au fil des consultations, il est frappant de constater combien c'est un sujet récurrent : elle questionne l’identité professionnelle, la stabilité des repères, la confiance en soi, la place de l’humain. Pour certaines personnes, elle réactive ou amplifie des mécanismes anxieux déjà présents, souvent de manière silencieuse mais intense.
Cet article propose une lecture psychologique de ces phénomènes, afin de donner des repères, d’éclairer les processus internes et d’offrir des pistes concrètes pour construire un rapport plus apaisé à la technologie.
1. L’IA, une innovation qui touche aux fondements mêmes de la sécurité psychique
Le fonctionnement psychique repose sur une capacité essentielle : anticiper. L’esprit humain se stabilise grâce à des repères relativement constants : habitudes professionnelles, rôles sociaux clairs, connaissances assimilées, rythme du changement compatible avec nos capacités d’adaptation. L’intelligence artificielle bouleverse ces principes. Elle évolue très vite, elle évolue de façon exponentielle. Elle évolue plus vite que notre capacité de compréhension et d'assimilation. Elle modifie les contours des métiers, transforme les interactions sociales, réorganise l’accès au savoir et, cela, pas toujours en bien. Il suffit de penser à la dépendance aux réseaux sociaux, à l'opacité des algorithmes qui polarisent les contenus et à leur influence sur nos pensées, aux fakes news et aux deepfakes, etc. La collecte massive et les fuites de données, la surveillance publicitaire, étatique ou autre... ne sont pas sans poser des problèmes de sécurité et d'éthique. Sans cesse, il nous faut être vigilants face aux pirates informatiques ou à l'utilisation malsaine qui pourrait être faite des traces que nous laissons sur la toile. Notons que l'IA évolue tellement vite que les législations sont à la traîne, que la régulation de ses applications a toujours un ou dix trains de retard, que les incertitudes quant aux responsabilités sont nombreuses. Nous sommes à l'aube d'une véritable métamorphose de la société. Nous devons nous ajuster, nous adapter, nous reconfigurer, sans même savoir à quoi nous sommes véritablement confrontés. Il y a un décalage entre notre capacité naturelle d'adaptation et l'évolution fulgurante de l'IA. Ce décalage produit un effet psychique bien documenté : l’augmentation de l’incertitude perçue.
L'incertitude perçue désigne le niveau d'imprévisibilité ou d'ambiguïté qu'une personne ressent face à une situation indépendamment de son incertitude réelle. Elle correspond donc à la manière dont un individu interprète une absence d'informations ou un manque de contrôle. Les points clés sont :
elle est subjective : deux personnes peuvent faire face à la même situation mais l'une l'éprouve comme stable et maîtrisable tandis que l'autre la vit comme incertaine et menaçante ;
elle est liée aux anticipations : plus il est difficile de prévoir ce qui va se passer, plus l'incertitude perçue augmente ;
elle est influencée par l'histoire personnelle et les traits de personnalité ;
elle a des effets psychologiques : elle provoque du stress, des ruminations, des comportements d'évitement ou à l'inverse favorise la flexibilité et la créativité si elle est bien tolérée. C'est donc un concept central en management et prise de décision.
En résumé, l'incertitude perçue est la lecture personnelle de l'inconnu. Cette lecture influence fortement nos émotions, nos choix et nos comportements.
L'être humain fonctionne mieux dans un environnement prévisible. Or, l'IA offre chaque semaine, de nouvelles fonctionnalités, de nouveaux usages, de nouveaux outils... Cette vitesse vertigineuse crée un sentiment d'instabilité, d'incertitude et de perte de maîtrise croissant qui est l'un des moteurs principaux de l’anxiété. L'anxiété est une réponse normale à une situation perçue comme menaçante. On parle d'anxiété généralisée lorsqu'elle est quasiment permanente et/ou s'est étendue à la plupart des sphères de l'existence.
2. Les mécanismes psychiques derrière l’anxiété liée à l’IA
L’anxiété pousse naturellement à anticiper le pire et quelques fois à surestimer la menace. L’IA est parfois imaginée comme toute-puissante ou incontrôlable, ce qui actuellement n'est pas le cas. Cependant, certains discours médiatiques entretiennent la peur d'une perte de maîtrise en mettant l'accent sur le risque d'une intelligence artificielle générale (AGI), développée sans sécurité. Cette AGI serait une super intelligence, qui supplanterait l'intelligence humaine et qui serait dangereuse. Les scénarios proposés sont théoriques, imaginaires et spéculatifs en l'état de nos connaissances. Bien sûr, le bond technologique permis par les réseaux de neurones artificiels, l'intelligence générative et la vitesse de diffusion de ces outils laissent penser que la science-fiction est devenue réalité. La reconnaissance faciale en est un exemple. Toutefois, il est nécessaire de se documenter aussi sur les limites de l'IA sans quoi nous demeurons dans un brouillard informationnel où germent les anticipations anxieuses.
L'IA se déploie dans cet environnement où l'information circule vite et sans filtre. Il faut se rappeler que les fameux « putaclic », ces titres racoleurs, n'ont d'autres buts que de permettre de diffuser de la publicité qui rapporte au diffuseur. Certains contenus sont délibérément alarmistes et catastrophiques afin de capter l'attention du public et d'augmenter l'audience. Plus vous restez connectés, plus ça lui rapporte. Au passage, ces messages participent à dégrader votre état émotionnel et à alimenter l'anxiété collective. Face à ces pièges du sensationnel ou du remède miracle, l'esprit critique et la vérification des sources sont les meilleurs parades.
Il nous faut être attentif sans quoi nous serons happés car, outre ces Unes provocatrices, les publicités ciblées, les propositions de contenus personnalisés, il y a aussi le flux continu d'alertes, de notifications, de mails, de messages, ce bruit numérique qui, sans cesse, interrompt notre tâche et exige que nous distinguions sur le champ le superflu de l'important. Surcharge cognitive et irritabilité assurées, sauf à mettre nos appareils en mode silencieux. Contrôlons-nous l'IA ou sommes nous contrôlés par elle ? Combien d'entre nous s'informent de façon structurée ? Combien s'imposent-ils une limite d'usage ? Limitent-ils les notifications ? Il est sans doute nécessaire de s'attarder sur ces points avant même de choisir ce que l'on délègue ou non à la machine. Je ne compte plus les rendez-vous manqués par les patients qui se servent de l'agenda électronique. Je suis certaine que les personnes ont été averties mais l'alerte s'est perdue dans la multitude.
Quand la technologie est déployée sans « human-in-the-loop » (traduction littérale : sans humain dans la boucle), l'utilisateur est coincé. Les administrations publiques sont souvent remarquables à ce sujet avec, trop souvent, des plateformes dont l'interface est si mal programmée que l'on croit devenir fou. Personne à joindre pour obtenir de l'aide, aucun contact, aucun formulaire ou jamais de retour personnalisé quand il est possible d'en remplir un. Il y a parfois de quoi s'arracher les cheveux ou donner naissance à une phobie administrative. Quelques entreprises privées présentent également ces caractères infernaux, qui sont, d'après mon expérience, un indice d'arnaque ou, au mieux, de manque de respect. A fuir ! Mais le citoyen n'a pas toujours ce choix. Il y a quelque chose d'insupportable lorsque les services de l'Etat le laissent sans réponse là où la Loi l'oblige, lui. Pas de vérification suffisante, pas de relecture avant la mise en ligne de contenus. Même sur le site info.gouv.fr (plus précisément www.info.gouv.fr/actualite/lintelligence-artificielle-au-service-de-la-sante-mentale), il y a des fautes de syntaxe si grossières que l'on doute du sérieux. J'ai vérifié deux fois qu'il s'agissait bien du site officiel du gouvernement. Que de simples articles soient bâclés interroge, interpelle, afflige et préoccupe. Qui est au commande ?
Pour un grand nombre de personnes, l'IA remet en question leur identité professionnelle. Beaucoup ont peur d'être remplacés, d'être dépassés, de perdre leurs compétences et/ou leur valeur sur le marché du travail. Leur confiance en soi est fragilisée. On constate que le stress professionnel lié au numérique grandit avec les avancées récentes de l'IA. Les capacités d'apprentissage rapide des IA réveillent des insécurités anciennes telles que l'impression de ne pas être à la hauteur, la sensation d’insuffisance, le sentiment d’impuissance. Certaines personnes sous-estiment leurs ressources personnelles et leurs capacités à mieux performer grâce à l'IA mais pour d'autres, le constat est amer. L'IA représente une menace réelle, à plus ou moins court terme. Beaucoup de métiers et d'emplois sont sur la sellette dans la mesure où ce ne sont plus seulement des tâches simples et routinières qui peuvent être effectuées par la machine mais des tâches plus complexes, telles que la lecture de radiographies médicales, la mise en forme de textes, de visuels, la recherche documentaire en droit, etc. « Que vais-je devenir si je ne sers plus à rien, si l'IA fait en quelques secondes un travail qui m'aurait pris plusieurs jours ? ». Pour un nombre de plus en plus grand de personnes, au fur et à mesure des prises en considération de l'IA, de ses répercussions sur leur situation et des prises de consciences, l'avenir devient incertain.
Le concept d'IA-anxiété traduit pourquoi et comment l'IA peut cristalliser les préoccupations liées au futur, en terme d'emploi, d'économie, de rapports sociaux, de sécurité des données, de stabilité du monde, de ressources énergétiques, de climat, etc. Cette anxiété n'est pas irrationnelle. Elle se rapporte à des enjeux existentiels présents et futurs.
On notera que l'IA-anxiété va souvent de pair avec l'éco-anxiété, de par la sensibilité particulière des personnes anxieuses à ces questions mais aussi de par l'énorme consommation énergétique de ces machines (bots). Chaque prompt (demande adressée à une IA) a un impact sur la biodiversité et le climat. Utiliser l'IA n'est pas neutre. C'est comme pour les antibiotiques, ça ne doit pas être automatique.
3. L'objectif thérapeutique
Les symptômes fréquents de l’anxiété liée à l’IA sont les mêmes que ceux que l'on trouve au tableau clinique des troubles anxieux mais avec un objet plus spécifique :
les ruminations à propos des technologies ;
la peur de se tromper ou d’être dépassé.e ;
le stress au travail face à l’automatisation ;
les troubles du sommeil provoqués par l’incertitude ;
le sentiment de décalage face aux nouveautés numériques ;
les tensions physiques (mâchoires serrées, fatigue, agitation).
Nous avons vu que lorsqu'elle devient envahissante, l'anxiété s’appuie généralement sur trois mécanismes :
La surestimation de la menace.
La sous-estimation des ressources personnelles.
L’intolérance à l’incertitude.
Le travail thérapeutique consiste à :
distinguer ce qui relève de l'objet « IA » et ce qui relève de l'histoire personnelle et des vulnérabilités particulières précédemment présentes (par exemple, pression scolaire, peur de l'échec)
non pas convaincre que « tout va bien » mais permettre à la personne de retrouver une perception plus équilibrée qui laisse place à la nuance. Pour ce faire, il s'agit de reprendre la maîtrise de l'information et de son temps en
se tournant vers des sources fiables,
limitant l'exposition aux contenus anxiogènes,
triant ce qui relève du réel et de l'hypothétique,
définissant des plages sans écran,
organisant des temps de déconnexion pour réduire l'hyperstimulation,
revenant aux sensations de son corps (étirement, activité physique...).
Une excellente manière de contrer l'anxiété est d'élaborer un plan d'action et d'agir. Ainsi se former progressivement permet de réduire l'inconnu. Pour peu que l'on opte pour un rythme d'apprentissage qui nous corresponde, la formation améliore le sentiment de compétence et la confiance en soi.
L'IA bien utilisée peut être très utile mais elle ne remplacera jamais l'empathie, la relation avec un autre être vivant, la créativité, l'intuition et l'expérience vécue, qui ne sont pas automatisables. En cas d'anxiété intense, l'accompagnement psychologique avec un.e psychologue/psychothérapeute, personne physique, est incontournable. Le travail réalisé permettra d'identifier les sources internes de la peur, de soigner les traumatismes réactivés, d'apprendre à réguler les anticipations catastrophiques, de retrouver une position intérieure stable face au changement et de rétablir la confiance en ses ressources. Comprendre ce qui se joue en soi permet de réduire le stress, de retrouver de la clarté, de poser des limites, de réaffirmer sa singularité, d'intégrer la technologie sans s'y perdre.
En conclusion, l'IA représente une transformation majeure de notre époque. Il y a lieu de comprendre en quoi elle est source d'inquiétude, quels sont les besoins psychiques qu'elle active, comment l'aborder en tenant compte de nos vulnérabilités et en mettant en valeur nos ressources. Naviguer dans le monde à l'ère de l'IA est un défi face auquel l'anxiété n'est pas un signe de faiblesse mais le signal d'une surcharge, d'un moment de crise à voir comme une invitation à réorganiser nos repères pour avancer avec discernement et sérénité.
Isabelle LEVERT
Psychologue clinicienne
Psychothérapeute
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