Les axes de travail de la psychothérapie en groupe d'hommes auteurs de violences conjugales ou familiales

Se trouver pour ne plus se perdre dans le passage à l'acte

"Ce n'est pas en regardant la lumière qu'on devient lumineux, mais en plongeant dans son obscurité" (Jung)

Plusieurs thèmes sont incontournables pour qui s’attèle à faire cesser les violences dans la vie privée. Ils sont listés ici pèle mêle, sans qu’il faille attacher d’importance à leur ordre de présentation. Tous influent sur la problématique, sans quoi la psychologie humaine ne serait pas aussi complexe.

        1)      L’inacceptable

Dans leur discours à propos de leur violence, les auteurs tendent à minimiser la gravité de leur comportement, à le banaliser et à le tolérer. Les travaux de recherche de Claire Chamberland montrent que les hommes ne faisant plus usage de la violence, qui ont effectué de la thérapie pour ce problème, à la fois identifient mieux les comportements violents et à la fois reconnaissance davantage la violence psychologique que ceux qui commencent seulement une thérapie mais également que les autres groupes d’hommes, y compris ceux qui ne recourent pas à la violence. De plus, ils évaluent aussi plus sévèrement toutes les formes de comportement violent. Alice Miller (1983, 1988) a le mérite d’avoir dénoncé le rôle des parents dans la transmission de la violence mais aussi des politiques, trop hésitants à la condamner fermement. En conséquence, trop de victimes accréditent la thèse du « C’est pour ton bien » pour conserver une image de parents aimants malgré tout et refoulent leurs propres souffrances. Puisque l’accès à la vérité de son histoire est ainsi barré, devenu parent à son tour, la personne reproduit les mêmes schèmes comportementaux délétères comme étant inhérents à l’éducation des enfants. Ces aberrations ne s’arrêtent pas à la famille. Combien d’individus gardent toutes leurs vies des séquelles de leur scolarité ? Ainsi, un homme qui explique que, rabaissé par ses instituteurs parce qu’il était dyslexique, il est pris de panique dès qu’il doit remplir des papiers. Ces résultats trahissent l’insuffisance des repères en ce qui concerne l’inadmissible et, ce, pour l’ensemble de la société. Il est urgent que toutes les formes de maltraitance soient clairement identifiées et strictement jugées comme inacceptables. Le jeu de rôle permet de travailler ces questions. Par exemple, quand l’auteur explique aux acteurs le détail des crises de son parent violent et ce que cela suscitait chez l’enfant qu’il était, il s’entend s’ériger contre une violence que lui-même utilise de sorte qu’ensuite, il ne peut plus ne pas s’auto condamner.

2)      La responsabilité

Pour l’auteur, assumer pleinement la responsabilité de ses agissements implique qu’il renonce à sa conviction que son partenaire est fautif, que son passage à l’acte est une réponse adéquate à ce qu’il vit comme une agression. Premièrement, rien ne peut ni justifier, ni excuser la violence. Deuxièmement, même si, en apparence, elle est provoquée par quelque chose de l’autre, sa réaction émane entièrement de lui. Certes, elle est provoquée par des émois (peurs, rages, sentiments d’impuissance, etc.) qui lui échappent mais sont néanmoins les siens. Troisièmement, la plupart du temps, cette décharge émotionnelle est fulgurante et excessive par rapport à l’événement présent, assez anodin, sauf à la considérer à la lumière de l’expérience passée qu’il réactive, avec son lot d’affects… Il y a lieu de mieux d’appréhender ce qui est évoqué dans ce genre d’expressions : « Il ne se sent plus », « C’était plus fort que moi », « C’était un autre en moi », … Ce sont des résurgences de l’enfant autrefois brimé, bafoué, obligé de se taire et de réprimer sa révolte, aujourd’hui en fureur et excédé d’avoir la sensation que les tragédies se répètent. L’auteur doit prendre conscience que sa conjointe n’est pas le fauteur de trouble mais une partie de lui-même qui, à la moindre contrariété, à la plus petite frustration, prend le mors aux dents et les commandes tandis que l’autre est sidérée de voir sa main se lever et frapper, d’entendre sa bouche injurier...

3)      L’empathie

La responsabilisation de l’auteur passe donc nécessairement par un travail au cours duquel il apprend à recueillir ses ressentis, à en peser l’intensité au regard de l’élément déclencheur, à en rechercher la véritable cause dans son histoire plutôt que chez l’autre. Il s’agit de démêler les enchevêtrements. C’est par l’aptitude à considérer en profondeur ce qui vient de soi que commence la considération pour autrui. L’étymologie du mot respect renvoie au respectif, c’est-à-dire à la question : qu’est-ce qui vient de l’autre et qu’est-ce qui vient de moi ? De là découle la possibilité de faire le tri dans ses pensées pour remettre les pendules à l’heure. Quand une personne a pleinement conscience de ce qui l’a affectée et qu’elle n’a plus besoin de dénier sa souffrance, elle peut se décentrer de soi et est sensible au vécu de l’autre, sans résonances dévastatrices. L’empathie découle naturellement de l’attention portée à soi. Porter la responsabilité des actes de violence réclame donc également de se pencher sur ses blessures narcissiques d’antan, de les penser pour les panser afin que le doigt puisse s’y poser sans réveiller une douleur ravageuse et ainsi de mettre un terme à la spirale de la destructivité.

4)      L’emprise

Témoin de cette scène de ménage qui tourne au vinaigre, dépassé par le tour que prend la situation, conscient de l’inexcusable, il est tellement paniqué à la perspective d’avoir tout gâché qu’il lui faut renverser la culpabilité. « Tu n’avais qu’à pas… ». En d’autres circonstances, on parlerait de mauvaise foi. Ici, des mécanismes psychiques plus radicaux sont appelés à la rescousse pour tenir le coup : le déni et le clivage. Il faut à tout prix et à toute vitesse restaurer son image de soi. Voilà alors le retour de Narcisse, hermétique à toute version divergente de la sienne, capable de réécrire l’épisode à son avantage, qui assène sa vérité comme LA Vérité. Son aplomb est tel que la victime doute jusqu’à se culpabiliser d’avoir provoqué la vindicte. Affolée par l’explosion, elle s’empresse de retrouver le calme et se rallie aux rationalisations de l’auteur. Elle finit par perdre ses repères. L’emprise commence là. L’auteur se rend maître de sa partenaire en ensemençant ses pensées en elle, aussi un piètre reflet d’elle-même et la conviction qu’elle ne peut pas survivre sans lui en même temps que l’illusion de son indifférence. Progressivement, elle est amenée à une dépendance accrue mais gardée en orbite, ni trop loin ni trop proche de l’auteur, à disposition, tout en étant maintenue dans l’incertitude quant à  la réciprocité de l’attachement. La confusion est si grande et la situation tellement intenable qu’elle a l’impression de devenir folle mais pourtant, bien qu’elle songe à la fuite ou pire au suicide, elle ne parvient que laborieusement à s’extirper hors de la relation. L’emprise est un calvaire qui érode la joie de vivre et ruine les plus belles promesses d’avenir du couple. En groupe, les hommes sont amenés à comprendre qu’à cause de leur méfiance et de leurs comportements néfastes ils sont leurs propres fossoyeurs. Ils sont incités à revoir leur état d’esprit car être bien disposé à l’égard de son partenaire est fondamental. Ils apprennent de nouvelles attitudes et stratégies plus adéquates pour faire face aux situations délicates, ainsi qu’à communiquer de façon respectueuse. Il s’agit que la relation soit un terreau fertile pour l’amour.

5)      La virilité

Au fil des partages en groupe, à la fois des violences actuelles dont ils sont les auteurs et à la fois des violences passées dont ils ont été les victimes, les auteurs sont entraînés à reconnaître les divers types de violences physiques ou psychologiques et les formes plus sournoises qui constituent également une atteinte à l’intégrité psychique de l’autre. Ayant repris contact avec leur propre ressenti lors des abus de pouvoir dont eux-mêmes ont fait les frais, les auteurs ne peuvent plus ignorer la souffrance qu’ils infligent ainsi à leurs partenaires et pas non plus les dégâts qu’ils causent à leur couple, et de ce fait à eux-mêmes. Ce que leur déni leur permettait de percevoir comme une démonstration de force peut être considéré comme une marque de défaillance du contrôle de soi. Alors qu’ils pensaient se protéger, en violentant autrui, simultanément, ils se détruisaient eux-mêmes. Les auteurs en viennent de cette manière à s’interroger sur la notion de virilité. Qu’est-ce que signifie être un homme ? Ce questionnement favorise l’émergence d’une image de soi plus juste, où des pans entiers de l’individu ne sont plus tronqués. De n’avoir plus besoin d’occulter ses fragilités ou de refuser sa vulnérabilité, l’homme peut accueillir sa sensibilité non plus comme un signe de faiblesse mais comme constituante de son individualité et comme une source d’information. N’étant plus coupé de lui-même, il peut prendre conscience de ses besoins vitaux, négligés dans son enfance et méprisés depuis lors également par lui-même. C’est en comprenant qu’une relation amoureuse de qualité se construit depuis ce centre que l’homme peut mettre fin à la succession des mêmes scénarios conjugaux.

Quand on œuvre pour que cesse la violence intra-familiale, on ne peut pas faire l’économie d’une réflexion sur les rôles traditionnellement dévolus à l’homme et à la femme, sans pour autant tomber dans un féminisme forcené, mais plutôt pour souligner leur savoureuse complémentarité. En effet, beaucoup d’auteurs semblent demeurés dans une vision assez ancienne des attributions maritales où la mission de l’homme est de pourvoir au grain, en qualité de chef de famille de prendre les décisions et d’être obéi de tous et celle de la femme de le servir et de s’occuper des enfants. Ainsi, sans que ni l’un ni l’autre n’en ait vraiment conscience, la partenaire est investie comme celle qui peut tout pour lui, voire qui doit exaucer ou même devancer ses moindres caprices. Il en attend des miracles de sorte que, lors des déceptions inévitables, il se donne le droit de se décharger sur elle de ses frustrations existentielles. Trop rapidement, on pourrait conclure à l’abnégation de l’une au profit de l’autre. En réalité, ce pattern relationnel conduit les deux conjoints à sacrifier une partie considérable de soi ; lui la dimension féminine de sa personnalité, elle la dimension masculine et, ce faisant des besoins fondamentaux sont réprimés. Par contre, la personne, unifiée, consciente de ses besoins affectifs et de la nécessité pour y répondre d’atteindre une véritable intimité avec son partenaire, veille à son propre bien-être autant qu’à celui de l’autre car la réussite du couple repose sur l’équilibre de chacun. Quand ce n’est pas le cas, l’absence à soi-même engendre un sentiment indicible de manque en la présence de l’autre à qui est reprochée la qualité de sa présence. Preuve irréfutable que cette plénitude est intensément souhaitée. Or, pour rencontrer l’autre, il eut fallu se trouver soi-même d’abord.

6)      L’estime de soi

L’auteur surcompense une faille identitaire dont il a honte et qui le fait redouter toute différenciation de sa partenaire. Cet ego à défendre coûte que coûte l’incite à perpétrer un modèle relationnel ou de type patriarcal ou fusionnel. Le premier institue un rapport de domination où le dominant refuse à son partenaire le droit d’être autre. Le second ne peut concevoir que le partenaire puisse exister de façon autonome. Dans les deux systèmes, autrui est un objet de gratification narcissique, dont l’auteur est pour cette raison fortement dépendant, et autrui est rendu systématiquement responsable de son mal-être. Mis à cette place, le partenaire prend une importance colossale qui le renvoie lui, l’auteur à une impression insupportable de petitesse. Le paradoxe est que l’homme croyant prendre le pouvoir le confère ainsi obscurément à l’autre. Il devient impératif de ne pas déplaire et d’être conforme à un idéal de perfection inaccessible. Le passage à l’acte violent trahit une tentative désespérée de récupération narcissique chez un individu trop peu assuré de sa valeur.

Son estime de soi est si basse qu’il n’est jamais convaincu de l’amour de l’autre. Il craint que sa compagne en vienne à préférer quelqu’un d’autre et qu’elle soit infidèle. Il est d’une jalousie féroce. Régulièrement, il a l’impression qu’on se moque de lui. Sa susceptibilité est à fleur de peau. Il ne peut imaginer qu’on l’apprécie sans arrière pensée et se méfie de tous... Son entourage marche sur des œufs. A la source de ses pensées négatives et dysfonctionnelles, il y a le non-amour de soi et de tristes croyances le concernant. De n’avoir pas reçu de reconnaissance ou de valorisation de la part de ses figures d’attachement, l’auteur, malgré sa grande gueule ou un masque d’assurance tranquille, se vit comme le vilain petit canard. La sensation d’être insignifiant ou indigne et obligé de faire ses preuves, lui colle à la peau. La peur d’être à nouveau rejeté ne le quitte pas, il est en permanence sur le qui-vive et sous tension. Une restauration de son estime de soi lui permettrait d’être moins exigeant avec lui-même et plus détendu avec les autres. Ces derniers pourraient être plus authentiques, n’ayant plus à craindre une réaction virulente. Les relations gagneraient en profondeur et seraient plus nourrissantes.

a Les modalités pratiques de la psychothérapie en groupe pour hommes aux prises avec la violence

Isabelle LEVERT
Psychologue clinicienne
Psychothérapeute
Pernes les Fontaines (84)

avec la collaboration de
Jean-Jacques GERARD
Psychothérapeute
Avignon (84)

Bibliographie

LEVERT, I., Les violences sournoises dans le couple. Paris, Robert Laffont, coll. Réponses, 2011.

 

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