Le complexe de la mère morte ou l'appel du vide

Une pathologie du narcissisme 

"J'ai peur que vous ne m'aimiez plus" sont les mots d'une patiente juste avant de se déconnecter de la réalité. Pendant de longues minutes, elle est restée figée, en proie à une terreur qui semblait paralyser jusqu'à sa pensée. Penser, c'est toujours mettre en représentation et c'est donc toujours attendre quelque chose, même si nous n'avons pas conscience de l'obscur objet de notre désir ! En même temps qu'elle livrait cet aveu, elle espérait que je la rassure et ne put supporter le silence, dans lequel s'engouffrait le doute et avec lui la souffrance. Penser était devenu douloureux à l'extrême et la chaîne associative s'est rompue. Voici d'où est partie mon hypothèse du vide de la pensée comme mode de défense quand les autres mécanismes de défense ne suffisent plus. Comment le vide peut-il devenir une défense devant les angoisses du vide ? Comment expliquer  que les ruptures de la chaînes associatives par le blanc soient parfois la seule solution pour échapper au désespoir, à la détresse, sauf peut-être à ériger un objet phobique, ersatz de symbolisation. Il nous semble qu’appréhender la phobie du vide sous cet angle ouvre une perspective nouvelle. “(...) ce mouvement pour ne pas être parce qu’être dans le vide me laisse vide. Le rien me happe. Même plus de support pour penser”.

            Le même mot vide est sciemment utilisé dans différentes acceptions :
- soit pour recouvrir une réalité interne caractérisée par la pauvreté des fantasmes et de l’imaginaire chez un sujet que la terreur de perdre paralyse et accroche aux contenus de la réalité extérieure,
- soit pour figurer l’état de désintégration qu’est la panne du penser, 
- pour stipuler implicitement que la recherche active du vide trahit la compulsion à répéter le non-être d'une rupture primitive dans la continuité d’exister (Winnicott, 1974), véritable traumatisme psychique. “Pas de mot pour décrire ce vide intérieur qui aspire ma vie”.
- mais aussi pour figurer un extérieur particulièrement angoissant pour certains sujets.

            La théorie de Green (1983, Narcissisme de vie, narcissisme de mort. Paris. Les éditions de  minuit, coll. critique) “le complexe de la mère morte” est très intéressante parce que, malgré sa restriction aux cas de patients ayant souffert d’une dépressivité maternelle soudaine, il semble que la plupart de ses conclusions peuvent s’appliquer dès que l'enfant est laissé seul avec lui-même alors qu'il aurait eu besoin d'être écouté, soutenu, réconforté, d'être véritablement accompagné. Chaque fois, que ce à quoi l'enfant doit faire face dépasse ses capacités, le manque n'est plus une source de création mais enclenche une spirale négative. La déperdition éprouvée répétitivement ou très longtemps provoque une mutation des imagos parentales, c'est-à-dire des représentations en rapport avec les fonctions parentales. Dans le cas de ma patiente, la rupture est due au délaissement par sa mère suite à la naissance d’un puîné.

            En effet, Green examine les rapports entre la perte de l’objet (en psychanalyse, le mot objet désigne l'autre que soi) et la position dépressive*, chez des patients présentant une configuration dépressive camouflée sous d’autres symptômes jusqu’à sa révélation dans le transfert, à partir des répercussions d’une mère morte psychiquement aux yeux de l’enfant -  la dépression de transfert est la répétition d’une dépression infantile en présence de l’objet. L’analyse soutient l’hypothèse que la clinique du vide ou la clinique du négatif est le résultat d’un désinvestissement massif, radical et temporaire de l’objet primaire (la première personne avec qui le nourrisson entre en relation et qu'il investit comme étant source de plaisir mais qui aux débuts est confondue avec lui) qui laisse des traces dans l’inconscient (cf. Freud, 1923, Au-delà du principe de plaisir in Essais de psychanalyse. Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1968, p. 7-81), causes d’angoisses blanches ; la destructivité de la dépression avérée est secondaire et vient en guise de réinvestissement des trous narcissiques.

            La perte d’amour est un traumatisme narcissique et la désillusion brutale est une perte de sens, que l’enfant attribue à ses pulsions envers l’objet ou à son investissement du tiers, ce qui est encore plus désastreux sur le plan des investissements libidinaux. Que l’enfant tienne le père pour responsable du retrait de la mère ou qu’il l’investisse prématurément pour compenser, la triangulation (on parle de triangulation lorsque l'enfant sort d'une relation fusionnelle avec la mère et s'ouvre sur autre chose, symbolisé par l'existence reconnue du père) est anticipée et bancale. Green relève aussi que rarement le père répond à la détresse de l’enfant. Devant son impuissance à réparer la mère ou la relation avec la mère et devant l’inefficacité des signes d’appel que sont les cauchemars, etc., le moi utilise d’autres défenses pour lutter contre l'angoisse. La première est le désinvestissement de l’objet maternel, véritable meurtre psychique de l’objet et, en même temps, l’identification à la mère morte. Si l'enfant n'intéresse plus la mère, à la fois elle devient sans intérêt et à la fois il se vit comme sans intérêt. 

            Au contraire de Green pour qui ce mouvement est accompli sans haine, selon moi, la destructivité est présente mais elle n’est plus dirigée contre l’objet par crainte de le perdre encore plus, mais contre le sujet qui enrage de se voir si faible, si dépendant d’un objet qui ne répond pas à ses attentes. Il s’impute une telle faute qu'elle touche son être-même, d’où les effets délétères sur le narcissisme à laquelle s'ajoute l’identification à la mort de la mère ou au vide de la mère.

            Pour Green, d’une part, l’identification à la mère morte a pour but de rétablir une réunion avec la mère et, d’autre part, par contre, la destructivité est dérivée sur le père, ce qui me paraît en contradiction avec la place d’objet secourable. Secondairement, la perte du sens déclenche une régression à des positions anales, c’est-à-dire à des désirs de maîtrise et de vengeance, ainsi qu’une réticence à aimer, une prédilection pour l’auto-érotisme, et une dissociation entre le corps et la psyché (cf. Winnicott, 1949, L'esprit et ses rapports avec le psyché-soma in De la pédiatrie à la psychanalyse. Paris, Petite bibliothèque Payot, 1983, p. 66-79). Finalement, la quête du sens initie un développement frénétique des capacités intellectuelles visant autant à surmonter le désarroi, à couvrir le trou laissé par le désinvestissement, qu’à anticiper dans une tentative de contrôle de la situation traumatique.

            Le sujet, habité par la mère morte, redoute de s’impliquer profondément dans les relations objectales et toute déception, quasiment inévitable de ce fait, se traduit par la résurgence de la douleur psychique et aussi par l’impossibilité d’introjection d’un quelconque “bon objet” pour remplacer celui qu’une relation affective satisfaisante avec la mère aurait dû constituer. “La mère morte avait emporté, dans le désinvestissement dont elle avait été l’objet, l’essentiel de l’amour dont elle avait été investie avant son deuil : son regard, le ton de sa voix, son odeur, le souvenir de sa caresse. (...) Il y a eu enkystement de l’objet et effacement de sa trace par désinvestissement, il y a eu identification primaire à la mère morte et transformation de l’identification positive en identification négative, c’est-à-dire identification au trou laissé par le désinvestissement et non à l’objet”(Green, p. 235). L’objet “vide” mène au vide d’objet ; vide qui permet de comprendre pourquoi la solitude est tellement désarçonnante chez l’état limite et malgré tout recherchée.

            Le fantasme de la scène primitive (tout ce que l'enfant imagine à propos des rapports sexuels entre ses parents et de sa conception), déterminant d’après Green pour l’Oedipe (le complexe d'Oedipe est une étape fondamentale dans le développement psychique), est ce qui réactive les traces mnésiques douloureuses puissamment refoulées, tout d’abord parce que le sujet est tenu à l’écart de l’objet et ensuite parce que le tiers, lui, est capable de rendre la vie à la mère. “C’est là que gît la situation révoltante qui réactive la perte de l’omnipotence narcissique et éveille le sentiment d’une infirmité libidinale incommensurable” (Green, p. 240). Une des réactions à cette situation est la négation de tout le fantasme et une désérotisation de la scène si bien que l’Oedipe se structure mal.

            Lorsque l'enfant entre dans le complexe d'Oedipe, il est mis dans l'obligation de renoncer à l'objet, d' accepter qu'il n'est pas tout pour sa mère, ce qui suppose qu’il ait reçu de réelles satisfactions. Or, ici, la relation au sein est réinterprétée après coup et connotée de menace catastrophique. C’est pourquoi, dans le complexe de la mère morte, le deuil est impossible, la perte inélaborable. “Nous assistons à l’échec de l’expérience de séparation individuante (Mahler) où le jeune moi, au lieu de constituer le réceptacle des investissements postérieurs à la séparation, s’acharne à retenir l’objet primaire et revit répétitivement sa perte, ce qui entraîne au niveau du moi primaire confondu avec l’objet, le sentiment d’une déplétion narcissique se traduisant phénoménologiquement par le sentiment de vide, si caractéristique de la dépression, qui est toujours le résultat d’une blessure narcissique avec déperdition libidinale (Green, p. 248). Cette perte narcissique perturbe le dépassement de la position dépressive*.

            Le complexe de la mère morte ou vide éclaire, selon moi, les processus à l’œuvre dans la mélancolie. Freud (1915, Métapsychologie. Paris, Gallimard, 1968, p. 147-174), dans “Deuil et mélancolie”, détaille les aléas de la capacité à faire face à la perte de l’objet. Il note : “Dans le deuil, le monde est devenu pauvre et vide, dans la mélancolie c’est le moi lui-même” (p. 152). Il explique que le deuil est un processus normal au contraire de la mélancolie parce que, dans celle-ci, le sujet s'identifie tout entier comme objet abandonné. “L’ombre de l’objet tomba ainsi sur le moi qui put alors être jugé par l’instance particulière comme un objet, comme l’objet abandonné. De cette façon, la perte de l’objet s’était transformée en une perte du moi”(p. 158). La mélancolie présuppose trois conditions : la perte de l’objet, la régression de la libido dans le moi et le conflit inconscient d’ambivalence (entre l'amour et la haine) à l'égard de l'objet ou pouvant découler des expériences antérieures de perte d'objet, face auquel le moi retourne la haine contre lui-même. La manie est l’autre versant du même procédé.

* Selon M. Klein, la position dépressive fait suite à la phase schizo-paranoïde. Au cours de celle-ci, l'enfant n'appréhende que des parties du corps de la mère et il vit également son corps comme morcelé. Il y a un clivage entre les bons (gratifiants) et les mauvais objets (frustrants). Les bons sont introjectés et les mauvais projetés à l’extérieur. Le clivage est un mécanisme de défense caractéristique de la phase schizo-paranoïde. Il consiste à maintenir l’objet persécuteur et terrifiant, séparé de l’objet aimé et secourable, assurant ainsi au moi une relative sécurité. Il est la condition préalable à l’instauration du bon objet interne, à laquelle parviendra le moi une fois élaborée la position dépressive. Chaque objet est réel et fantasmatique à la fois. La répétition des expériences de retrouvailles avec la mère permet à l’enfant d’intégrer que la mère-objet qu’il attaque fantasmatiquement est aussi la mère-environnement. En même temps que se construit l’objet, l’enfant prend conscience de ses pulsions agressives. La mère est alors vécue comme un objet total envers lequel s’exprime la pulsion de destruction. La peur d’avoir détruit la mère envahit l’enfant et le sentiment de culpabilité fait suite à sa rage destructrice. C’est l’accès à la position dépressive et le signe que l’enfant est en train de faire la synthèse de ses pulsions d’amour et de haine et de distinguer la part fantasmatique de la réalité.

Le non accès à la sollicitude envers l’objet paralyse la constitution de l’objet total et l’intégration des mouvements opposés au sein du sujet. Le clivage du moi et de l’objet persiste. Le sujet répond alors aux conflits émotionnels ou aux facteurs de stress internes ou externes en compartimentant des états affectifs opposés et en échouant à intégrer ses propres qualités et défauts et ceux des autres dans des images cohérentes. Les affects ambivalents ne pouvant être éprouvés simultanément, des perceptions et des attentes plus nuancées de soi et des autres sont exclues du champ des émotions conscientes. Le soi et les images objectales tendent à alterner entre des positions opposées : être exclusivement aimant, puissant, digne, protecteur et bienveillant ou exclusivement mauvais, détestable, en colère, destructeur, rejetant ou sans valeur.

Isabelle LEVERT
Psychologue clinicienne
Psychothérapeute
Pernes les Fontaines (84)

Autre article : Le leurre de l'autosuffisance : du traumatisme au déni du manque de l'autre

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