L'enfer de la dépression

Quelles stratégies pour retrouver le mieux-être

    Cet article a pour objectif, après un bref descriptif de l'état de mal-être dépressif, de discuter des différentes stratégies thérapeutiques possibles, et plus particulièrement de souligner l'efficacité d'une approche qui ne dissocie plus le corps et l'esprit, mais qui combine traitement pharmacologique et psychothérapie. Le projet thérapeutique doit s'élaborer au cas par cas, en fonction de l'anamnèse mais aussi de l'environnement du patient. Les facteurs psychologiques (déclencheurs, de vulnérabilité, de protection) qui entrent en ligne de compte sont autant de leviers potentiels pour sortir de l'enfer de la dépression et favoriser le retour du bien-être.

    Le regard figé, terne, voire la prostration, reflète la perte du goût de vivre, le désintérêt complet, la disparition de toute motivation, du moindre plaisir. Au travers des larmes s'écoulent une tristesse affligeante, le désespoir de ne parvenir à se raccrocher à rien pour ne pas couler, pour remonter la pente. La lassitude est immense et se traduit par un épuisement ressenti dans le corps, terrassé comme lors d'une mauvaise grippe. Les tâches élémentaires du quotidien - se laver, s'habiller, etc.- nécessitent de déployer des efforts énormes. La moindre contrainte est devenue très difficile à assumer. Le pessimisme est extrême et réfractaire à tout essai de dépeindre un horizon où brille le soleil. La nuit est permanente dans le monde du dépressif, excepté parfois quelques clairs de lune. Son esprit critique est exacerbé et particulièrement à son propre égard. Il se juge tellement sévèrement qu'il se dégoûte lui-même. L'auto-dévalorisation peut prendre des proportions affolantes et aller jusqu'au délire mélancolique au cours duquel la personne se convainc qu'elle est un boulet pour ses proches, qu'ils s'épanouiraient bien mieux sans elle, qu'ils méritent d'être débarrassées d'elle-même. Une brusque accalmie au milieu de ce tableau de détresse doit faire redouter le pire : le calme avant la tempête du passage à l'acte suicidaire puisque la mort est ainsi perçue comme une double libération : la fin du calvaire du dépressif et le soulagement des siens, et qu'il n'y donc plus de "freins". Lorsque la douleur atteint son paroxysme, le dépressif n'est plus en mesure de rester en contact avec les réalités. Il ne se rend pas compte du caractère fallacieux d'un tel raisonnement, il aspire à trouver un apaisement et de façon erronée imagine que l'issue fatale serait une solution pour tous. Le risque de suicide est alors réel. Il est vital de trouver de l'aide.

    Traditionnellement, en psychiatrie, il était courant de distinguer les dépressions endogènes de celles au déterminisme psychogène. Le rôle des facteurs psychologiques et environnementaux était tout particulièrement minimisé dans la dépression sans "cause apparente" et dans la maladie bipolaire où les accès dépressifs succèdent aux épisodes maniaques ou hypomaniaques. Ce point de vue conduisait à des prises en charge essentiellement médicamenteuses (antidépresseurs, anxiolytiques, thymorégulateurs,...). Depuis, des travaux récents, d'une part, révèlent les spécificités du fonctionnement psychique des patients souffrant de troubles de l'humeur, pointant certaines caractéristiques de leur personnalité, et, d'autre part, remettent en question cette conception réductrice en soulignant l'impact des événements de vie sur le passage d'une phase à une autre. Par ailleurs, la diminution conséquente du taux de rechute lorsque l'on associe chimiothérapie et psychothérapie atteste clairement de l'intrication des causes. En outre, les partisans d'une position dichotomique devrait prendre en ligne de compte les conclusions des recherches scientifiques qui ont montré l'efficacité du traitement pharmacologique sur la dépression dite "psychogène" et de la psychothérapie sur la dépression dite "endogène", résultats qui plaident en faveur d'une prise en charge où le corps et l'esprit ne sont plus dissociés. Les traitements où les deux types de prises en charge sont combinés s'avèrent d'une efficacité supérieure que les traitements prescrits seuls.

    S'il existait une pilule du bonheur, cela se saurait. Bien sûr, les antidépresseurs compensent un déficit ou un déséquilibre au niveau de la neurotransmission et, selon la réponse de l'organisme, ils peuvent permettre d'atténuer, voire de supprimer des symptômes comme le ralentissement psychomoteur, etc. Les anxiolytiques agissent sur l'anxiété chronique, apaisent l'angoisse et, indirectement, ils peuvent éviter des effets délétères à long terme sur l'organisme (infarctus, ulcère de l'estomac, colites, migraines, etc.). Les thymorégulateurs visent à atténuer les pics et les abîmes, soit à réduire l'ampleur des variations de l'humeur. Ils ont également une action prophylactique à plusieurs niveaux. Notamment sur l'effet Kindling dont la réalité  a été démontrée dans certains troubles thymiques, c'est-à-dire que sur un terrain vulnérable, la répétition des difficultés fragilise l'individu qui, petit à petit, devient de plus en plus sensible aux stress et décompensent plus rapidement, même face à un déclencheur de faible intensité. La résistance est amoindrie. La personne réagit alors comme un vase rempli à ras bord qui déborde à la moindre goutte d'eau.

    Il est indéniable que les médicaments psychotropes (sur prescription médicale dans tous les cas !!!) améliorent la qualité de vie des malades mais, dans le fond, soignent-ils, ou ne font-ils qu'effacer des manifestations trop bruyantes de la pathologie sauf à augmenter les doses ? La réponse ne peut être en tout ou rien, sauf à revenir à une conception erronée et à ne pas considérer l'individu dans sa totalité et la globalité de son contexte. Face à un épisode dépressif, il est parfois dommage de se précipiter systématiquement sur l'ordonnance comme sur un élixir miraculeux et de prendre le risque de voir la personne ne pas s'attaquer aux changements nécessaires pour sortir de la crise. D'autres fois, il serait périlleux de ne pas y recourir, comme d'une aide ponctuelle pour passer un cap, et d'assister à une aggravation de la situation par effet boule de neige. Lorsque l'on se fait une entorse du genou, pendant un moment, on se sert de béquilles et d'anti-inflammatoires. A un diabétique, on donne de l'insuline mais serait-il avisé de soigner de la même façon un(e) anorexique ? Assurément, non. Et même le diabétique nécessite une prise en charge plus complète, notamment à l'adolescence où sa différence, non assumée, le conduit fréquemment à "oublier" ses injections. Alors lorsque le fonctionnement psychique, le dysfonctionnement plutôt, est concerné au premier chef, il serait aberrant de garder des oeillères. Mais il est très difficile pour certain(e)s d'admettre qu'ils(elles) ont des failles, qu'elles soient purement physiologiques (si cela même était possible) ou psychologiques. Certains adhèrent mal à un traitement médicamenteux, soit parce que les effets secondaires les gênent, soit parce que l'amour propre en pâtit, soit qu'ils(elles) ont la sensation de n'en avoir plus besoin ; d'autres se jettent dessus comme sur une solution magique pour surmonter le passage à vide sans songer qu'un(e) psychothérapie pourrait peut-être les aider plus efficacement et plus durablement surtout.

    Il n'y a pas une dépression mais une multitude de dépressions, en fait autant que d'épisodes dépressifs. En effet, chez un même individu, un épisode n'est pas identique à un autre. Parce qu'être vivant c'est être en mouvance, chaque épisode s'inscrit dans un contexte forcément différent, dont il est indispensable de tenir compte. La stratégie thérapeutique doit être élaborée au cas par cas et après une évaluation multifactorielle :
- quel est le genre de problèmes rencontrés (facteurs précipitants ou fragilisants ; il peut s'agir d'un événement heureux comme une grossesse, une promotion professionnelle, ... qui entraîne une perte significative des repères) par le(a) patient(e) ?
- de quelle nature est la demande formulée au soignant ?
- quelles sont les possibilités du(de la) patient(e) de profiter de l'une ou de l'autre sorte de prise en charge ?
- existe-t-il ou non de facteurs de protection, tels que la présence d'amis, d'un(e) confident(e), l'importance du réseau social et des activités collectives, le statut socio-économique et culturel, ... ?
- l'effet dépressogène des facteurs précipitants est-il accru par un ou des facteurs de vulnérabilité, tels que la perte parentale précoce (manque de soutien affectif, décès,...), la solitude (veuvage, divorce, célibat), des discordes conjugales ou des conflits répétitifs sur le lieu de travail, etc. ?
- etc.

    On jaugera également le niveau de l'estime de soi, qui a un rôle important sur les capacités d'une personne à prendre les rennes de sa vie, à rebondir après un événement difficile et à provoquer des événements positifs ou des "nouveaux départs" (retrouver du travail, faire une rencontre amoureuse, ...). La récurrence d'épisodes dépressifs peut être génératrice de pessimisme, de découragement, d'insécurité, de dégradation des relations sociales et atteindre la confiance en soi. La thérapie cognitivo-comportementale consiste d'ailleurs pour une grande part à travailler sur les cognitions négatives du patient portant sur soi, sur le monde et sur le futur. La psychanalyse quant à elle postule une défaillance des assises narcissiques - phénomène primaire - comme hypothèse explicative des dysthymies - phénomènes secondaires. L'accès dépressif correspond alors à une confrontation avec la perte tandis que l'accès maniaque ou hypomaniaque à une phase de déni. Certaines études se sont attachées aux traits caractérologiques des bipolaires sans qu'il soit possible de dire si ceux-ci sont une cause ou une conséquence du trouble. Parmi ceux-ci, on remarquera : l'ambition, l'extraversion, une grande énergie, une inhabituelle capacité de travail, une forte réactivité émotionnelle, l'obstination.   

    On s'interrogera sur la qualité des rapports de couple sachant que la mésentente conjugale est un facteur de chronicisation de l'accès dépressif. Dans cette optique et en vue de corriger un pattern d'interactions à renforcement négatif, on devra envisager une thérapie de couple et vérifier la réceptivité de chacun des partenaires à une telle démarche. Face à un trouble bipolaire, cette question s'avère d'un abord délicat. En effet, certaines études ont permis de remarquer une relation de dépendance réciproque entre les conjoints et d'autres notent des stéréotypies et une pseudo-intimité obtenue au prix d'un mythe familial composé de représentations idéales du couple, partagées par le conjoint et dont l'évidence contraire est fermement déniée.

    De la même manière, une thérapie familiale sera utile lorsque la souffrance de la personne dépressive est amplifiée par l'incompréhension de son entourage qui, croyant bien faire tente de la secouer avec des mots tels que "secoue-toi", "donne-toi un coup de pied aux fesses", etc., ou lassé manifeste son irritation avec des "mais de quoi te plains-tu, tu as tout pour être heureux(se)" avec pour seul résultat de culpabiliser ou d'angoisser un peu plus le(la) malade. Informer, expliquer fait partie intégrante de la mission du psychothérapeute. A la fois la famille développe une meilleure compétence pour faire face à la dépression d'un de ses membres et, à la fois, le(la) malade peut prendre conscience des attitudes mal vécues par ses proches, comme le retrait, l'irritabilité, les revendications affectives incessantes génèrent des tensions, et tenter de leur rendre la "chose" plus vivable. 

    Ainsi, tous les facteurs psychologiques, qu'ils soient intra-personnels ou qu'ils soient inter-individuels, peuvent être appréhendés comme des leviers potentiels pour sortir de l'enfer de la dépression et favoriser le mieux-être.

Isabelle LEVERT
Psychologue clinicienne
Psychothérapeute
Pernes les Fontaines (84)

 

Bibliographie

BERGERET, J., (1980), La dépression et les états-limites. Paris, Payot.
COTTRAUX, J., (1992), Les thérapies cognitives. Paris, Retz.
DENIKER, P., (1987), La dépression, Fin du tunnel. Paris, Plon.
DE SEGONZAC, J., (1981), Le délire et le deuil. Paris, Calmann-Lévy.
JEANNEAU, A., (1980), La cyclothymie, Etude psychanalytique. Paris, Payot.
PICHOT, P., (1978), Les voies nouvelles de la dépression. Paris, Masson.
PRID, (1995), Les troubles bipolaires. Paris, Masson, coll. Acanthe.

 

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