Cet article vise à souligner l'impact traumatique de l'exposition des enfants aux violences conjugales en relevant les principaux dilemmes auxquels ces situations les confrontent et en montrant les conséquences à terme.
1. Définition
L'exposition aux violences conjugales rentre dans le cadre des mauvais traitements psychologiques, d'autant plus que d'autres types y sont généralement associés :
- peur, menace : la violence conjugale fait vivre la terreur, l'intimidation (il crie tellement fort et il peut faire tant de mal)
- dénigrement
- négligence psychologique : indisponibilité de la figure parentale en souffrance, vidée de son énergie.
Ce sont des abus émotionnels qui constituent une forme de maltraitance.Dans 70 à 85 % des cas de violences conjugales, l'enfant y est exposé.
Le niveau d'exposition peut varier :
1) prénatale : conséquences sur la santé mentale des mères
2) intervention : l'enfant essaie de protéger sa mère, il est impliqué et partie-prenante
3) victimisation : il attire les fougues sur lui
4) participation : l'enfant est instrumentalisé pour passer des messages ou blesser l'autre
5) témoin oculaire
6) témoin auditif
7) observe les conséquences de l'agression (blessures, venue de l'ambulance ou de la police...)
8) expérimente des changements dans son environnement
9) entend parler des scènes
10) n'est pas au courant2. Témoignage
"Les événements qui m'ont le plus choquée :
- les violences psychologiques étaient quotidiennes. Il traitait notre mère d'incapable, de folle. Tout pour nous faire croire que notre mère avait tous les défauts de la terre.
- la tentative d'étranglement. Ma sœur et moi étions paniquées. Il y avait aussi la gêne vis-à-vis des voisins.
- les reproches au cours des repas. Il avait toujours quelque chose à redire.
- la manipulation était permanente, dans le mensonge et la médiocrité.
Il était le seul à avoir accès à la boite aux lettres. Il vérifiait le kilométrage de la voiture quand notre mère allait travailler. Nous avons demandé de l'aide à la police mais aucune plainte n'a abouti à une protection, ni de ma mère, ni de nous. Juste après, il disait que les policiers ne croyaient pas ma mère. Il inversait la situation.
- l'impuissance de ma mère et mon sentiment de culpabilité envers elle.
Après les disputes, la vie reprenait comme d'ordinaire. J'avais peur pour ma mère, une boule au ventre de stress. Je ressentais de la colère aussi parce que nous n'avions pas droit au bonheur. A chaque fête, j'avais un mauvais pressentiment.
Après le divorce, ce fut la délivrance mais j'ai besoin presque constamment que l'on me rassure, me valorise. J'ai peur de l'abandon, de revivre une situation similaire. La notion du père modèle est dégradée..." (Propos recueillis lors du témoignage de Magali lors du Colloque "Les enfants exposés aux violences conjugales" du mardi 3 novembre 2009, organisé par Rheso).3. L'impact immédiat sur l'enfant
Les violences conjugales, que les enfants y soient exposés de façon directe (témoins des scènes et/ou victime lui aussi) ou indirecte (témoins des marques physiques et de la détresse du parent victime), ont toujours un impact considérable sur eux. Même si les violences ne sont pas dirigées contre leur personne, elles constituent un réel traumatisme.
Souvent l'enfant ne montre pas son désarroi (50 à 60 % des enfants ne développent pas de symptômes) dans le but d'épargner à son parent un surcroît de soucis, mais dans tous les cas, il souffre de la situation et est terriblement fragilisé par l'angoisse qu'elle génère. L'enfant, même petit, ressent le stress de sa mère, ce qui influe sur la sécrétion de cortisol, hormone toxique quand elle est produite à long terme. Il est tout le temps dans une situation d'hypervigilance ce qui a un impact sur le développement des structures du cerveau. Son environnement familial est gravement perturbé. Dans ce contexte, ses deux parents, qui devraient être des soutiens indéfectibles, se révèlent incapables d'être des piliers sur lesquels il peut s'appuyer. Il ne trouve plus la sécurité dont il a besoin et pas non plus d'exemples valables pour se construire. En plus, il est obligé de se soumettre à l'autorité d'un adulte qu'il ne peut pas, dans ces conditions, respecter, qui, en imposant sa loi personnelle par la violence, transgresse la loi sociale.
La tension est permanente, la confusion aussi. D'une part, les accès violents sont imprévisibles et d'autre part, l'enfant éprouve des sentiments contradictoires pour l'auteur et pour la victime. A la fois, il aime son père et à la fois, il lui en veut de faire du mal à sa mère. A la fois, il ressent de la compassion pour elle et à la fois, il lui en veut de ne rien faire pour sortir de cet enfer. La violence conjugale corrompt l'enfant car elle le confronte à un modèle relationnel inadapté. Son profond malaise peut se manifester par des problèmes de comportement, de difficultés d'apprentissage, des troubles psychosomatiques (maux de tête, de ventre, etc.), de l'isolement et des difficultés d'intégration sociale.
L'enfant peut se sentir responsable du déclenchement des scènes, soit parce qu'il n'a pas obéi assez vite, qu'il a contrarié son parent par ses résultats scolaires, une maladresse, etc. Ce ne sont que des prétextes aux explosions mais il porte le poids de la faute sur ses épaules et également une mission de sauvegarde du parent victime. Il est animé du fantasme qu'en son absence le pire peut arriver. Il garde le silence vis-à-vis de l'extérieur de crainte que ses révélations ne conduisent son père en prison, que sa mère soit sans le sous et qu'il soit confié à l'aide sociale à l'enfance... Parler peut être en quelque sorte équivalent de faillir à la loyauté familiale. Ces responsabilités l'empêchent de vivre sa vie d'enfant.
Lorsque sa mère a décidé de rompre, sa décision de partir est fréquemment prise dans l'urgence. L'enfant subit le départ. Même si longtemps il a espéré cette issue, néanmoins il n'en avait pas mesuré toutes les conséquences pour lui : quitter son logement, abandonner ses jouets, changer d'école parfois, perdre ses copains de classe, affronter un autre environnement de vie... Il y a la vie d'avant et la vie d'après, quelquefois très différente et qui peut prendre plusieurs mois pour se mettre en place. Ce n'est pas facile de vivre dans un foyer d'accueil pour femmes battues, de ne pas avoir sa chambre à soi, de ne pas savoir où tout cela va les mener, lui, sa mère et ses frères et ses sœurs... Ils vivent une sorte d'exil. L'anxiété de sa mère est palpable, il peut se sentir coupable de l'avoir influencée, incitée à quitter son père, d'avoir attiré ses fougues sur lui et précipité ainsi les choses. S'il n'avait pas provoqué la colère du père, elle n'aurait pas eu besoin de partir pour le protéger... L'enfant est en même temps soulagé qu'ils ne soient plus à la merci du père et angoissé par l'avenir. Que vont-ils devenir ? Ce questionnement, qui n'est pas de son âge, le hante.
4. Les conséquences
L'ensemble du développement de l'enfant est affecté à court, moyen et long terme.
- sa santé physique
- son développement cognitif (langage, performances scolaires), émotionnel et comportemental (comportements à risque, délinquance, comportements inappropriés)
- sa construction identitaire
- syndromes post-traumatiques : des cauchemars, une anxiété accrue, peurs, reviviscence, rumination (est-ce que maman va bien ?), hypervigilance
- repli sur soi
- une perturbation de sa capacité à entrer en relation au cours de sa vie d'adulte (atteinte de la confiance)
- des sentiments dissociatifs et des pensées obsédantes qui dénotent une mauvaise gestion des émotions
- des perturbations des relations intimes et risque accru de vivre également de la violence dans sa vie de couple.On constate une différence de genre, c'est-à-dire que la souffrance ne s'exprime pas de la même manière chez les filles et chez les garçons. Chez les garçons, les problèmes sont externalisés avec un sentiment de menace et se manifestent par de la colère et de l'agressivité. Chez les filles, généralement, ils sont internalisés avec un sentiment de blâme (honte, culpabilité) et une tendance à s'attribuer la responsabilité du problème, à prendre la faute sur elle.
Parmi les facteurs de résilience, on peut citer :
- le degré de sévérité des violences et de chronicité
- le bas niveau de stress des mères
- la bonne santé mentale des mères
- les compétences parentales
- l'accès au soutien social
- la recherche d'aide de la part du jeune5. La prise en charge
Un enfant exposé à la violence conjugale a besoin de recevoir des soins psychologiques.
Au cours des consultations psychologiques, il est invité à mettre ses mots sur les événements, à raconter son histoire. S'il se tourne vers sa mère pour qu'elle le fasse à sa place, je lui dis que son exposé de la situation est précieux pour comprendre ses difficultés et que j'entendrai sa mère par la suite. Ensuite, je reprends en quelques phrases son parcours et je qualifie les faits. Ce moment restitue des repères. Lorsque sa mère reçoit la parole et explique son cheminement avant de réussir à partir, l'enfant comprend que cette décision ne lui appartenait pas et cela le déresponsabilise. Maintenant que les choses sont divulguées, il n'a plus besoin de se turlupiner l'esprit pour trancher entre dire ou taire. Par contre, il est incité à exprimer tout ce que la situation avait de difficile, de douloureux, d'angoissant pour lui et ce, en présence de sa mère, de manière qu'elle prenne conscience de la parentification à laquelle il a été livré et qu'elle puisse remplir pleinement son rôle afin de lui rendre sa place d'enfant. Inverser ce processus peut parfois prendre du temps. L'enfant peut avoir pris l'habitude d'une certaine indépendance et perdu d'une manière son statut d'enfant de sorte qu'il éprouve maintenant la moindre autorité de sa mère, à nouveau disponible pour son éducation, comme une entrave à sa liberté ou une réduction de ses privilèges. La redistribution des rôles familiaux n'est pas toujours aisée si bien qu'une thérapie familiale peut être préconisée plutôt que de baisser les bras et rater cette occasion de reconstruire un univers familial adéquat à la croissance psychique de l'enfant. Le travail sera axé aussi sur les limites, le respect des règles et des personnes, les façons légitimes de s'affirmer et la maîtrise de soi.6. Perspectives
Le contexte de violences conjugales devrait systématiquement être pris en compte lorsque sont fixées les mesures concernant le droit de visite et d'hébergement. En effet, la rupture entre le père et la mère ne met pas fin à la dangerosité du partenaire violent. Plusieurs aspects doivent être examinés.
La confrontation avec l'ex-partenaire violent est difficile pour la mère et donc aussi pour l'enfant amené à revivre des situations de tension et d'agression. L'intervention d'un tiers pour accompagner l'enfant peut figurer parmi les solutions alternatives au tête à tête entre les parents.
Il est nécessaire de travailler à une parentalité en parallèle et de cesser de promulguer la médiation familiale. Celle-ci est grandement néfaste pour la victime et donc aussi, par ricochet, pour l'enfant.
Le mode relationnel spécifique de l'auteur est problématique (autoritarisme, rigidité) et il est nécessaire de tout mettre en oeuvre pour qu'il ne soit plus banalisé ou considéré comme normal.
Le parent victime a tendance à modifier son style éducatif, comme pour compenser celui de l'auteur et/ou par culpabilité, ce qui est souvent préjudiciable à l'enfant qui profite de ces "failles" pour faire à sa guise.
Le faible niveau de tolérance à la frustration conduit l'auteur à utiliser la violence en guise de gestion des conflits. Il est primordial qu'il apprenne à ne plus dénier ses émotions et à les gérer différemment.
La forte corrélation entre violence et trouble de la personnalité devrait conduire à une évaluation de la parentalité, c'est-à-dire des compétences parentales, avant de confier l'enfant à un parent auteur de violences conjugales. Il en est de même avec le risque de toxicomanie et d'alcoolisme, non systématiquement lié à la violence mais facteur aggravant.Les besoins de l'enfant, de la mère et du père, sont dans un tel contexte fort différents et nécessitent un réseau d'acteurs qui doivent travailler en concertation.
Isabelle LEVERT
Psychologue clinicienne
Psychothérapeute
Pernes les Fontaines (84)
Bibliographie
LEVERT, I., Les violences sournoises dans le couple. Paris, Robert Laffont, coll. Réponses, 2011.
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