Le concept d'exclusion et les facteurs d'exclusion sociale

Une réflexion préalable à toute action d'insertion sociale

photo Pernes les Fontaines Vaucluse 84Le terme d’exclusion comporte de multiples résonances :
- pauvreté, précarité, population fragilisées et/ou défavorisées qui sont autant d’aspects complétant l’appréhension d’un même processus ;
- désaffiliation, désinsertion, marginalisation qui sont les signes plus ou moins visibles, les différentes déclinaisons, manifestes dans les domaines professionnel et/ou relationnel.
Les conséquences majeures de l’exclusion sont une altération des conditions de vie et de la qualité de vie.

L’ATD quart-monde a mis en évidence la dimension circulaire du processus d’exclusion, qui, une fois enclenché, s’auto-entretient : « (…) il y a précarité quand il y a absence d’une ou de plusieurs sécurités qui permettent aux personnes ou aux familles d’assumer leurs responsabilités élémentaires, et de jouir de leurs droits fondamentaux. (…) quand la précarité affecte plusieurs domaines de l’existence, lorsqu’elle tend à se prolonger et devient persistante, elle engendre la grande pauvreté. Elle compromet alors gravement les chances de reconquérir ses droits et de réassumer ses responsabilités par soi-même dans un avenir prévisible. »[1].

Dans leur étude sur l’exclusion de la santé, les auteurs, Doumont et al. (2000)[2], à partir de Ravaud et Stiker qui se réfèrent à Durkheim, distinguent deux types d’exclusion existant conjointement dans notre monde « moderne » :
- l’exclusion du système social ;
- l’exclusion dans le système social.

La première concerne ceux qui sont rejetés du système parce qu’ils ne rentrent plus dans les critères pour faire partie de la société ; la seconde ceux qui n’y ont jamais été intégrés et ceux pour lesquels l’exclusion du monde du travail se pérennise. Ils forment un sous-groupe à part dont l’effectif se gonfle avec le temps.

La concomitance de plusieurs facteurs mène à la grande pauvreté et anéantit les possibilités de reconstruire et entérine l’exclusion, d’autant plus que l’addition et l’intrication des problèmes d’ordre physique et psychologique concourent à la dégradation de l’état de santé des populations défavorisées, ce qu’atteste la prévalence de certaines affections sans, toutefois, pouvoir conclure à des pathologies spécifiques « aux pauvres » ; celles-ci sont rares. Les termes de « populations fragilisées » témoignent de cet aspect.

Si l’exclusion est à la fois le résultat d’un processus et ce processus lui-même, il faut s’intéresser aux facteurs qui contribuent à sa dynamique de manière à l’inverser. Les plus évidents sont 
au niveau individuel :
le faible niveau d’instruction ;
- la précarité professionnelle et l’absence d’emploi ;
- l’isolement ;
- un degré de protection social insuffisant ;
- de mauvaises conditions de vie ;
- la dégradation de l’état sanitaire ;
- etc.
au niveau contextuel et macrosocial :
- les restructurations industrielles ;
- la transformation de l’activité de production

D’après Fabre, mentionné par Doumont et al., le phénomène d’exclusion implique le cumul progressif de cinq facteurs dont le dernier est l’octroi de prestations sociales (RIS ou revenu d’insertion sociale). Selon Autès[3], le processus de désintégration comprend trois phases : 
- la fragilisation, 
- l’assistance publique, 
- la mise hors-norme.
Un facteur plus insidieux est donc constitué des représentations collectives, celles des professionnels de l’insertion sociale et/ou celles des bénéficiaires. S’attacher à cette dimension intra- et intersubjective permet de comprendre en quoi l’assistance publique, bien que louable sur le fond, est subversive sur la forme, en ce sens que les critères pour en bénéficier, fixés par rapport à une norme implicite, conduisent à marginaliser les personnes en focalisant sur leurs insuffisances, à les stigmatiser[4] et à les déresponsabiliser.

Le concept de résilience et les études qui se sont attachés à le décrire soulignent que, face à l’adversité, les capacités de rebondir d’une personne ne s’exercent que dans la rencontre avec un environnement porteur. Rompre avec l’assistanat exige d’opérer un virage à 180°, d’adopter une attitude fondamentalement positive, soit non plus de pointer les manques mais d’accentuer les ressources intrinsèques et extrinsèques, existantes et en germe, des personnes en difficulté. Le contraire alimente la logique de l’exclusion, ce qui est bien résumé par Wieviorka (1997) dans son avant-propos du livre de Elias : « L’exclusion produit de l’anomie, de l’incapacité des individus à se constituer en acteurs ; elle fabrique aussi de l’aliénation, l’intériorisation du stigmate, l’incapacité de réagir aux accusations excessives ou fausses qui généralisent une appréciation négative et humiliante à partir de quelques cas, peut-être, suggère Elias, parce que la conscience des victimes « était, dans une certaine mesure, du côté de leurs détracteurs » (p. 180), et parce que l’on appartient à un groupe faiblement structuré et organisé, il est difficile d’échapper individuellement à la stigmatisation du groupe. L’exclusion, à la limite, façonne chez ceux qu’elle atteint ce qu’elle leur reproche »[5].

Le tableau des souffrances liées à l’exclusion relève de l’accumulation des stress tangibles tels que le manque de revenus qui réduit drastiquement l’accessibilité à des biens et à des services de première nécessité, l’insalubrité du logement (exigu, froid, humide,…) aux effets nuisibles tant sur le psychisme que sur le corps, la réduction de la mobilité qui limite un peu plus les possibilités de trouver un travail, etc. Les stress psychosociaux sont plus subtiles à percevoir. L’absence de reconnaissance et de valorisation, le sentiment d’abandon, le désespoir et l’incapacité de se projeter dans l’avenir, la détérioration du regard des autres et plus encore de soi-même sont pourtant une réalité quotidienne, d’autant plus douloureuse que la personne a peu de prise pour tenter de la maîtriser. A tous ceux-ci s’ajoutent les facteurs culturels avec, par exemple, la honte d’être assistés pour certains, et/ou le barrage de la langue et la peur de la lourdeur administrative devant un système dont ils cernent souvent mal les rôles et les exigences, etc.

        Baré (1998)[6], responsable du CRIC (Centre de ressources individuelles et collectives) du CPAS de Soignies, va jusqu’à parler de « pathologie de la fatalité » et de déni de citoyenneté pour mettre en exergue que le potentiel combatif et créatif est étouffé et que tout projet d’avenir est avorté. En s’interdisant de rêver, l’individu a trouvé une parade contre la déception[7] mais, en même temps, il perd sa capacité d’être acteur de son existence.

[1] WRESINSKI, J., Grande pauvreté et précarité économique et sociale. Paris, Journal Officiel, 1987, p. 14 in DOUMONT, D., AUJOULAT, I., DECCACHE, A., L’exclusion de la santé : Comment le processus se construit et quels facteurs y contribuent-ils ?, UCL-RESO Unité d’éducation pour la Santé, Déc. 2000, p. 4.
[2] DOUMONT et al (2000), ibid.
[3] ibid.
cf. également PAUGAM, S. Rapport, précarité et risque d’exclusion en France, Paris, La documentation française, CERC, n° 109, 1993.
[4] A destination d’un public constitué de femmes d’une EFT (personnel d’entretien et de nettoyage), en concertation avec les personnes qui assurent leur encadrement, une animation sur le thème de la toxicomanie a eu lieu. De prime abord, ces dames se sont demandées pourquoi on avait décidé de leur faire suivre cette « formation ». Cette question était tout à fait légitime et démontrait la prise de conscience d’une forme tacite de stigmatisation. Resituer le cadre des interventions de l’animatrice dans un contexte plus général a permis de dépasser ce malaise.
[5] ELIAS, N. (1965), Logiques de l’exclusion- Enquête sociologique au cœur des problèmes d’une communauté, Paris, Fayard, 1997.
[6] BARE, D., Créativité et lutte contre l’exclusion – Parcours d’insertion ou affirmation de son existence, Journal du Collectif, n°6, janv.-févr. 98.
[7] « Dans les années 70, René Renoir constatait qu’une société de consommation, qui est aussi une société de spectacle, devient par là-même une société de frustration pour bon nombre de ceux que leurs revenus excluent d’une « abondance » aux limites incertaines et subjectives. » (MILANO, S. La pauvreté dans les pays riches – du constat à l’analyse, Paris, Nathan, 1992, p. 29).

Isabelle LEVERT
Psychologue clinicienne
Psychothérapeute
Pernes les Fontaines (84)

aLa santé : un facteur d'intégration sociale

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