Fiches de lecture

Les fiches de lecture n'ont pas la prétention de résumer le livre mais ont pour but d'en relever quelques éléments particulièrement intéressants.

M. SELVINI PALAZZOLI, et al. (1988), Les jeux psychotiques dans la famille. Paris, ESF, 1996.

But : rechercher une étiologie relationnelle des maladies mentales (pourquoi ce membre-là, pourquoi ce symptôme ?)

1ère partie : La prescription invariable

1. Insatisfaction face aux méthodes paradoxales

Le paradoxe stratégique : tactiques et manœuvres qui sont apparemment en contradiction avec les buts de la thérapie mais qui, en réalité, sont conçus pour les atteindre.
- prescription du symptôme
  connotation positive du symptôme
  se montrer soucieux de sa disparition trop rapide
- valeur d'interprétation et de provocation, de dévoilement : "Le patient se sacrifie pour la famille"
Ce qui est déterminant pour l'efficacité thérapeutique, c'est
- la spécificité du paradoxe (à adapter à chaque cas)
- le prestige du thérapeute (rôle du référent)
- l'investissement de la demande d'aide
La prescription = devoirs qui, s'ils sont fidèlement exécutés, permettent à la faille de vivre le changement.

2. L'invention de la prescription invariable

= une prescription à niveaux multiples
- évite d'accuser les parents, permet un contrat de collaboration avec eux
- hypothèse : les enfants se sont immiscés dans les problèmes des parents (disparition des frontières intergénérationnelles)
  reprécision d'un espace-temps réservé au couple (secret)
  hiérarchisation des sous-systèmes
  restituer à l'enfant ses responsabilités en tant que sujet
Chronicisation du symptôme car souvent asservissement des parents au pouvoir pathologique de l'enfant.

2ème partie : Comment émergent les 1er repérages des phénomènes récurrents à partir de l'usage de la prescription ?

1. Imbroglio

="un processus interactif complexe qui semble se structurer et évoluer vers une tactique comportementale spécifique agie par un parent, caractérisée par l'affichage d'une relation dyadique intergénérationnelle privilégiée (parent-enfant) et qui en fait ne l'est pas. En ce sens, le présumé privilège n'est pas affectivement authentique, mais il est plutôt l'instrument d'une stratégie dirigée contre quelqu'un, habituellement contre l'autre parent." p. 88

- l'allié illicite est par définition déloyal
- la dénonciation est destinée à être démentie
- le piège de la connivence
"Celui qui se trouve dans la position de dupe se rend compte (...) d'avoir été de multiples façons en connivence avec certaines manœuvres du jeu du parent, et de s'y être compromis. La conviction d'être en relation d'illégitimité et le sentiment d'être de connivence, ajoutées à la défiance à l'égard de l'ex-allié, condamnent au silence celui qui s'est senti trahi et le poussent vers une vengeance cachée. Dans nos situations, cette vengeance sera un symptôme." p. 90

Application à l'anorexie mentale
- par qui la patiente s'est-elle sentie trahie ?
- avec qui ?
- quand ?
Travail avec les enfants (2ème séance) et questions qui orientent l'investigation.

Application à la schizophrénie
"par crainte des affects, il est opportun de ne jamais montrer les choses telles qu'elles sont. Il vaut mieux montrer le contraire." =falsification de la relation.

Application à la situation de parent unique
* processus de la "guerre de succession" : qui va prendre la place du défunt et obtenir la place de privilégié auprès du parent survivant ?
"Le veuf est le principal acteur d'une série de manœuvres embrouillées qui le maintiennent au centre de l'intérêt des enfants." p. 107
* cas du divorce : jeux funestes
- alliance perverse qui a pour cible l'autre conjoint. Pathogène surtout quand les enfants sont instrumentalisés ("ta mère ne t'aime pas")
Souvent implication de la famille élargie dans de tels jeux.
- manœuvre de vengeance au sein du couple reconstitué, la tentative de séduction avec un des enfants de la part du nouveau conjoint peut viser à cela.

2. L'instigation : composante obligée des jeux psychotiques

- Pattern interactif au sein du couple : provocation dissimulée / colère dissimulée
- Quelqu'un (instigateur) instigue quelqu'un d'autre (instigué) contre un tiers
- Constat / indice : acharnement du patient désigné à tourmenter surtout un des parents
hyp : "le patient désigné se fait le porteur, à un parent, des communications "brûlantes" de l'autre parent, communications que ce dernier ne manifeste pas personnellement." p. 119.
- Instigation de la part de la famille élargie est fréquente dans les syndromes de "dépression majeure" survenant à l'adolescence.
- Idem quand troubles du comportement chez les enfants de divorcés.
- La séduction, dans ce cas, consiste à gratifier quelqu'un pour le dresser contre quelqu'un d'autre. Le patient désigné peut être un acteur du jeu instigatoire. Exemple : un patient super sympa avec l'équipe soignante, hyper dur avec sa mère.

3. Le jeu du couple parental et les modalités d'implication du patient désigné

- le défenseur de son territoire
- le gardien des bonnes mœurs
- le réviseur des comptes

- la prescription peut alimenter le jeu du couple
- quand les parents entrent en compétition pour accaparer le patient désigné

3ème partie : Modélisation des processus psychotiques

1. La métaphore du jeu

Permet d'intégrer
- les règles générales de l'interaction des joueurs (raisonnement systémico-holistique)
- les manoeuvres des sujets (raisonnement stratégique)

- Principe d'alternance des tours
- acceptation des règles par chaque joueur
- maintenir la possibilité à l'intérieur des règles de disposer d'un large choix de manœuvres (place à l'imprévision et à l'identité de chacun)

Penser en terme de jeu permet d'intégrer les manœuvres et les stratégies individuelles au sein d'une vision systémique
L'idée d'organisation est intéressante par la différence entre organigramme officiel et organigramme réel.

Le concept de règle :
= fruit d'une négociation entre les joueurs
>< redondances qui sont observées par l'observateur. Séquences de comportements qui se répètent justement parce que les joueurs sont incapables de négocier les règles.

Le fonctionnalisme : idée que le symptôme du patient désigné sert à la famille et que, pour cela, c'est lui qui se sacrifie pour elle. "Le symptôme est soit influencé par les autres (et leurs manœuvres), soit "préparé" par le patient désigné à l'intérieur d'une stratégie". p. 182.

L'homme en tant que stratège : il existe d'importantes différences de pouvoir (ou de liberté) entre les membres d'"un groupe avec une histoire".
Différents niveaux :
- hiérarchique : position d'un individu dans l'organigramme officiel de son groupe d'appartenance
- culturel : relatif aux lois d'un Etat et aux croyances consolidées
- subculturel : adaptation particulière d'un certain groupe social aux règles culturelles
- jeu intra-familial : exemple, occuper dans la famille une position de prestige
- individuel : la qualité spécifique de l'individu sujet
"L'enchevêtrement complexe de toutes ces différences fait que chaque individu a ses propres cartes à jouer et des possibilités précises d'influencer les différents membres de sa famille. Si nous définissons le pouvoir (ou liberté) comme la possibilité qu'a un individu de faire faire aux autres ce qu'il veut, ou de ne pas faire ce que l'autre veut, c'est-à-dire toute la gamme de ses choix et décisions potentiels et donc sa capacité d'influencer les autres, alors nous devons certainement admettre que le pouvoir n'est pas seulement dans les règles du jeu mais qu'il est aussi lié aux différences citées plus haut qui passent par les individus".

Récupération de la dimension historique des phénomènes : Le processus interactif et intrafamilial est constitué par la collusion, en séquences temporelles, des diverses stratégies des sujets singuliers. Le dogme systémique de l'équifinalité nous avait amenés à ignorer l'histoire des individus et de leur famille et à nous occuper seulement de l'ici et maintenant. La circularité est dans l'histoire et pas dans le hic et nunc.

La dimension cachée et ambiguë des jeux psychotiques représente la limite de ces mécanismes communs qui consistent à s'auto-abuser (confusion).

2. La construction des modèles diachroniques (processus à 6 stades)

1) Le pat dans le couple conjugal
" Nous entendons par jeu de pat, le jeu dans lequel les deux adversaires comme deux joueurs d'échecs, semblent destinés à s'affronter éternellement dans une situation sans issue : leurs relations ne connaissent pas de vraies crises, ni de scènes cathartiques, ni de séparations libératoires. Parfois l'un d'eux exhibe une série évidente de manœuvres d'attaque, de provocations, de triomphes apparents : il semble alors qu'il soit sur le point de l'emporter, mais l'autre, tranquillement, invariablement, ressort une manœuvre qui remet le score à zéro." p. 191
- provocateur actif
  provocateur passif // victime mais c'est dans son imperturbabilité que nous pouvons découvrir son pouvoir de provocation.
Jeu où les joueurs semblent vouloir éviter l'escalade

2) Enchaînement de l'enfant dans le jeu du couple
"L'erreur épistémologique du futur patient désigné consiste justement à attribuer linéairement les raisons et les torts, prenant le provocateur passif pour une victime et le provocateur actif pour un bourreau". p. 193
" Si demain matin tu te réveillais à la place de ton papa (et par la suite : de ta maman), que ferais-tu de différent par rapport à ce qu'il fait avec ta mère ? (elle avec ton père)." Tendance à modifier le comportement du provocateur actif de façon unilatérale.

Les communications de séduction, basées sur l'implicite et sur l'analogique, peuvent être interprétées, à juste titre, comme une promesse ambiguë.
"Le patient s'implique dans le jeu, alléché par cette promesse, dont la réalisation est toujours différée. Mais, alors que l'enfant s'engage pleinement dans le jeu, la promesse formulée de façon ambiguë devient par la suite niée de façon ambiguë, instaurant ainsi un développement vacillant, typique des coalitions décrites par le groupe de Bateson. Ainsi, lorsque le patient désigné agit de façon ouvertement psychotique, le "perdant" s'allie au "vainqueur" contre lui. Au contraire, lorsque le comportement psychotique est (partiellement) contrôlé, le "perdant" se met à nouveau du côté du patient désigné et ranime ses promesses ambiguës et ses séductions. Et ainsi de suite. Il y a une véritable volte-face à l'égard du patient désigné, même si le but n'est pas de le tromper lui." p. 194.
L'instrumentalisation = potentialité pathogène : il ne s'agit pas d'une offre de relations incestueuses compensatoires mais plutôt d'un lien qui vise exclusivement le "provocateur actif".
Stratégies d'imbroglio relationnel et de séduction puis de volte-face inattendue de l'allié secret présumé
A un certain moment, le présupposé de fond sur lequel le patient désigné à basé son univers affectif et cognitif a été falsifié.
Il est fréquent que le type de lecture que le patient désigné fait du jeu parental s'inverse (souvent à l'adolescence).

3) Le comportement inhabituel de l'enfant
vise l'arrogance du vainqueur
vise l'inertie de l'allié (donner un exemple)
La solidarité avec la "victime" est appuyée par des faits.

4) La volte-face de l'allié présumé
L'allié présumé assiste sans broncher aux rétorsions que son conjoint met en oeuvre contre la révolte de l'enfant, ou pire désapprouve l'enfant ou le punit.

5) L'explosion de la psychose
L'enfant se sent seul et abandonné de tous
"Il est probable que la coloration dépressive l'emporte là où le lien avec le parent perdant était, de la part de l'enfant, le plus authentique, moins instrumental, et là où la conscience d'avoir été trompé, utilisé et abandonné est devenue intolérable." p. 199.

6) Les stratégies basées sur le symptôme
chronicisation : autour du symptôme, chacun a organisé sa propre stratégie qui a l'effet pragmatique de le maintenir.

Exemple : l'anorexie
"Pour résumer, en ce qui concerne les facteurs socio-culturels, le comportement anorexique en tant que grève de la faim (masquée) semble pouvoir se développer là où :
- la nourriture est abondante et offerte à profusion ;
- la maigreur est à la mode ;
- le bien-être des enfants est un impératif central dans la famille ;
 - la dépendance des enfants envers leurs parents, et donc la responsabilisation de ces derniers, est énormément étendue par rapport au cycle vital.

Exemple : les comportements psychotiques infantiles
"Sur la base de ce présupposé, s'il est vrai que l'enfant se refusait à utiliser les occasions d'évolutions par protestation cachée contre des situations mettant en jeu les relations de frustration, alors on pourrait, en modifiant les relations perturbées, le réconcilier avec ceux qui ont le devoir de permettre sa croissance et de le pousser à accepter de collaborer. Le saut conceptuel qui consiste à penser leur petit enfant comme à un sujet actif et stratégique était essentiel. p. 213.

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