Le leurre de l'autosuffisance

Du traumatisme au déni du manque de l'autre

La qualité du narcissisme primaire (sécurité fondamentale qui trouve sa source dans les premiers soins donnés au nourrisson - soins matériels et psychiques) détermine la différence entre manque structurant dans les névroses, traumatisme a-structurant chez les états-limites et déstructurant dans les psychoses. Ainsi, l’angoisse du vide, expérience de la déréliction, témoigne d’un traumatisme archaïque (dans la toute petite enfance), ayant constitué un trou dans le narcissisme primaire, impossible à verbaliser, ultime trace d’une chute non représentée et non représentable, si ce n’est dans la répétition du transfert, découvrant la folie privée (privée parce que le sujet fonctionne selon deux registres, l'un fonctionnel et adapté, l'autre affectif et inadéquat) de l’analysant, ou du réel, constituant le second traumatisme selon la théorie de Bergeret (1974, La dépression et les états limites. Paris, Payot, coll. Science de l'homme, 1975). En effet, Freud situe les processus à l’œuvre dans la mélancolie dans l’inconscient, “le royaume des traces mnésiques de chose”[1] (les représentations de choses se rapportent directement à l'expérience vécue tandis que les représentations de mots se réfèrent à la mise en symbole de la chose) .

            Gaspari-Carrière, à propos des abandonniques, dont la problématique oscille sans cesse entre des fantasmes d’inclusion et de rejet, écrit : “la perception non traduite, ni refoulée, qui forme “trou” dans la “chaîne de pensée”, affectera également le Moi en tant que continuité, unité, cohésion, projection psychique de l’image du corps (...) que nous avons rattaché au narcissisme”[2]. Quinodoz (1991) parle de désubjectivation pour désigner cette cassure. Le patient en apparence évolué et adapté à son environnement est coupé, souvent par clivage*, de son moi-primitif. Cette béance narcissique résulterait de l’intériorisation d’un objet, dans un premier temps, répondant suffisamment adéquatement aux besoins de l’enfant et, dans un second temps, ressenti comme niant le sujet provoquant une rupture dans la continuité d’exister[3] et point de départ du développement en faux-self. “(...) l’analysant se présente parfois comme si, à cause de la perte réelle de l’objet externe, son moi primitif et ses objets internes correspondants avaient à tout jamais disparu (...)”[4].

            Ce trou narcissique constituerait un abîme dans lequel l’individu chute dès qu’il est sérieusement renvoyé à lui-même ou que la distance avec l’objet est trop grande pour que le lien anaclitique ne se rompe pas (l'adage : "loin des yeux, loin du coeur" illustre ce processus). Au mieux, cet abîme est déplacé ou projeté à l’extérieur, donnant naissance au phénomène phobique (le vertige) et déniant de la sorte le manque intérieur. “Le processus phobique (...) permettra de sauvegarder l’objet subjectif, l’objet déjà là, en délestant le moi de toutes les représentations des attaquants internes sur un objet externe, pour n’en conserver que ce qui renforce l’éprouvé d’existence (...)”[5]. Au pire, le traumatisme ne peut pas être “psychisé” (entendez métabolisé, digéré).

            Avec Freud, on a vu que l’impossibilité de traduire l’intensité de l’expérience vécue en représentations et encore moins de lier celles-ci fonde son caractère traumatique en empêchant tout accès à la fantasmatisation et donc à sa justification/compréhension dans l’après-coup. Le traumatisme échappe à toute possibilité de mise en sens, de réinscription symbolisante, n’étant pas susceptible de remémoration. Il menace l’intégrité du moi qui s’en protège par des mécanismes de clivage. Le retour des éléments clivés s’accompagne d’angoisse détresse et non d’angoisse signal (la différence est expliquée dans l'article "La genèse des névroses) comme dans le retour du refoulé. Donc, au pire, sous le choc d’une frustration supplémentaire intolérable, ayant pour effet l'affaiblissement du clivage et la désintrication des pulsions d'amour et de haine, le moi s'effondre sur le vide interne et l'angoisse détresse inonde le sujet.

            La projection sur les objets externes des aspects clivés de l’objet primaire, donc soit de l’échec du pare-excitation, soit de la présence dominatrice, est suivie par un mécanisme inverse, à savoir l’appropriation active du rejet et de la haine, de par la nécessité de contrôler la survenue des éventuelles déchirures ultérieures. L’individu vit toujours en instance d’une nouvelle blessure, ne parvenant pas à inscrire le traumatisme dans le passé, à l’historiciser. La solitude devient alors une protection contre la relation aux autres. Green (2002) écrit : "Face à la relation de harcèlement intérieur avec des imagos parentales et leurs représentants directs ou indirects dans le monde extérieur, un réduit constitue le dernier isolat, abri inviolable contre les intrusions ennemies : la pensée. [...] C'est un dernier recours qui ne peut tomber entre les mains des autres [...] D'où la forte marque possessive de ce narcissisme «intellectuel» supposé défendre contre la possessivité désindividuante des objets [...] Penser est devenu souvent le siège d'un bastion où la subjectivité tout entière a trouvé son ultime protection avant la reddition. Cette défense acharnée du territoire subjectif s'explique par un sentiment permanent d'empiétement de la part des autres. Si bien que le paradoxe est que la solitude, le plus souvent vécue comme un désert objectal, est en fin de compte recherchée, dans la mesure où elle peut signifier la suppression des envahisseurs et de ce fait même, l'accès à un terrier où l'on n'a plus à craindre les abus de  pouvoir des autres"[6].

 “C’est autant la défaillance symbolique qui aurait des effets de rupture narcissique que la nécessité pour le Moi de s’approprier la violence et l’absurde d’une attaque externe en lui donnant une réponse pulsionnelle”[7]. C’est ainsi que, d’une part, la projection sur les objets externes de la faillite interne peut provoquer le désinvestissement des relations objectales et, d’autre part, le renversement sur le moi de la destructivité, est source de l’annihilation des investissements narcissiques du Moi. “Quand les investissements narcissiques sont particulièrement menacés, le blanc est la catégorie dominante”[8]. Ce double processus peut entraver considérablement la pensée et entraîner des troubles schizoïformes de la personnalité plus ou moins graves et ce par la voie de l’hallucination négative (cf. Le complexe de la mère morte).

             Steiner (1996) pense que le retrait est un espace mental où la réalité n’est pas affrontée et qu’il constitue un refuge protégeant le patient contre la phase schizo-paranoïde et/ou la position dépressive*. De fait, l’organisation pathologique des états-limites témoigne d’une alternance entre idéalisation et déception décontenante caractéristique du fonctionnement en tout ou rien, tout bon/tout mauvais et de l’impossible tolérance à l’expérience de la perte de l’objet et de la culpabilité pour perlaborer le renoncement au contrôle omnipotent de l’objet.

            Le moi étant insuffisamment intégré et les défenses telles le clivage, l’identification projective** et le désinvestissement si bien que quand l’objet est perdu, il est massivement dévalorisé. Il n’y a plus aucun souvenir du bon objet et, le mauvais objet expulsé, la place est laissée vide et l’accès à la réparation barré. Ainsi l’organisation défensive destinée à protéger le moi d’une nouvelle catastrophe est devenue une catastrophe chronique. Les phases hypomaniaques, voire maniaques, trahissant l’espoir secret de retrouver l’objet de la jouissance toute (idéalisé), l’absence de deuil (un objet parfaitement satisfaisant n'existe pas), succèdent à celles de dépression, caractérisées par des angoisses de vide, quand il faut faire face à la déconvenue (dévalorisation massive de l'objet). Le renoncement à cette quête éperdue pour un bon objet idéalisé laisse le sujet vide, n’ayant plus d’autres défenses que le déni du manque et le leurre dans une auto-suffisance le maintenant à l’abri des incertitudes de la relation d’objet et empêchant l'expérience de la culpabilisation pour apprendre à renoncer au contrôle omnipotent de l'objet et à l'accepter avec ses qualités et ses défauts, ses forces et ses faiblesses.

* Selon M. Klein, la position dépressive fait suite à la phase schizo-paranoïde. Au cours de celle-ci, l'enfant n'appréhende que des parties du corps de la mère et il vit également son corps comme morcelé. Il y a un clivage entre les bons (gratifiants) et les mauvais objets (frustrants). Les bons sont introjectés et les mauvais projetés à l’extérieur. Le clivage est un mécanisme de défense caractéristique de la phase schizo-paranoïde. Il consiste à maintenir l’objet persécuteur et terrifiant, séparé de l’objet aimé et secourable, assurant ainsi au moi une relative sécurité. Il est la condition préalable à l’instauration du bon objet interne, à laquelle parviendra le moi une fois élaborée la position dépressive. Chaque objet est réel et fantasmatique à la fois. La répétition des expériences de retrouvailles avec la mère permet à l’enfant d’intégrer que la mère-objet qu’il attaque fantasmatiquement est aussi la mère-environnement. En même temps que se construit l’objet, l’enfant prend conscience de ses pulsions agressives. La mère est alors vécue comme un objet total envers lequel s’exprime la pulsion de destruction. La peur d’avoir détruit la mère envahit l’enfant et le sentiment de culpabilité fait suite à sa rage destructrice. C’est l’accès à la position dépressive et le signe que l’enfant est en train de faire la synthèse de ses pulsions d’amour et de haine et de distinguer la part fantasmatique de la réalité.

Le non accès à la sollicitude envers l’objet paralyse la constitution de l’objet total et l’intégration des mouvements opposés au sein du sujet. Le clivage du moi et de l’objet persiste. Le sujet répond alors aux conflits émotionnels ou aux facteurs de stress internes ou externes en compartimentant des états affectifs opposés et en échouant à intégrer ses propres qualités et défauts et ceux des autres dans des images cohérentes. Les affects ambivalents ne pouvant être éprouvés simultanément, des perceptions et des attentes plus nuancées de soi et des autres sont exclues du champ des émotions conscientes. Le soi et les images objectales tendent à alterner entre des positions opposées : être exclusivement aimant, puissant, digne, protecteur et bienveillant ou exclusivement mauvais, détestable, en colère, destructeur, rejetant ou sans valeur.

** L'identification projective est un terme introduit par M. Klein pour désigner un mécanisme qui se traduit par des fantasmes, où le sujet introduit sa propre personne en totalité ou en partie à l'intérieur de l'objet pour lui nuire, le posséder ou le contrôler (prototype d'une relation d'objet agressive). Ce fantasme est la source d'angoisses comme celle d'être emprisonné et persécuté à l'intérieur du corps de la mère ; ou encore l'identification projective peut en retour avoir la conséquence que l'introjection soit ressentie "(...) comme une entrée en force de l'extérieur dans l'intérieur en châtiment d'une projection violente". Un autre danger est que le moi se trouve affaibli et appauvri dans la mesure où il risque de perdre, dans l'identification projective, de "bonnes" parties de lui-même. L'identification projective apparaît comme une modalité de la projection. M. Klein parle d'identification en tant que c'est la personne propre qui est projetée.

[1] FREUD, (1915), Deuil et mélancolie in Métapsychologie. Paris, Gallimard, 1968, p. 171.
[2] GASPARI-CARRIERE, F., (1989), Les enfants de l’abandon. Traumatisme et déchirures narcissiques. Toulouse, Privat, p. 117. “Dans ce contexte, la notion de narcissisme ne saurait avoir de lien avec l’investissement de l’image de soi par la libido, mais serait rattachée aux mécanismes psychiques tendant à maintenir à un niveau de cohérence et d’intégrité, dans un registre pré-génital, sans référence au schéma corporel ni à la dimension imaginaire, spéculaire. Il s’agirait de quelque chose qui se référerait davantage au corps vécu dans ses relations avec les représentations, soit avec le discours de l’Autre, la défaillance symbolique entraînant une mutilation de l’image du corps.” (ibid., p. 117).
[3] Winnicott parle d’ailleurs de déprivation d’amour pour distinguer les situations où les carences affectives ont été posées d’emblée et celle où l’interruption d’une expérience heureuse est brutale, montrant par là le caractère réel et non fantasmé du délaissement.
[4] QUINODOZ, D., (1991), A la recherche du sujet perdu in Revue française de psychanalyse. Paris, PUF, n°6, p. 1690.
[5] BIRRAUX, A., (1994), Eloge de la phobie. Paris, PUF, coll. Le fil rouge, p. 68.
[6] GREEN, A. (2002), La pensée clinique. Paris, Odile Jacob, p. 135.
[7] GASPARI-CARRIERE, 1989, p. 118.
[8] GREEN, A., (1990), La folie privée. Paris, Gallimard, Coll. Connaissance de l’inconscient, 1994, p. 132.

Isabelle LEVERT
Psychologue clinicienne
Psychothérapeute
Pernes les Fontaines (84)

Autre article : Le complexe de la mère morte ou l'appel du vide
Cet article est extrait d'un travail de recherche dont il existe une version numérique :
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