Le mutisme

Que dit-il ?

Cet article est un avant-goût du chapitre consacré au mutisme de mon livre "Les violences sournoises dans la famille", dans lequel je montre comment cette problématique pose la question de l'ambiguïté d'une position qui n'est ni avec ni sans l'autre et donc de l'engagement auprès de l'autre.

Il faut distinguer deux sortes de mutisme. L'une est réactionnelle et fait suite au constat d'une impossibilité de se faire entendre. L'autre est inscrite dans la personnalité.

Croire que le mutisme est simplement une non communication est une erreur grave. Le mutisme est au contraire une communication et une communication qui peut être particulièrement violente.

En effet, en gardant le silence, la personne mutique exprime son refus de partager ses pensées et ses sentiments avec son interlocuteur. Elle ne dit rien qui vient reconnaître le besoin d'un échange de l'autre. Elle lui donne l'impression d'être désengagée de la relation. Souvent, quand elle se sent poussée hors de ses retranchements, des mots blessants jaillissent en guise de bâillon.

Le partenaire finit par douter de la réciprocité des sentiments d'amour. En effet, est-il possible d'aimer et de laisser l'autre dans la souffrance sans réagir, sans intervenir, sans réaffirmer l'importance qu'il ( qu'elle) a dans sa vie ? Le mutisme laisse toute la place aux fantasmes, de l'un et de l'autre. Tandis que l'un tempête pour se faire entendre, l'autre peut même se casser. Les interrogations se transforment alors en rage. Engrenage infernal puisque le mutique est ainsi conforté dans sa diabolisation de l'autre dont il sort les réactions de leur contexte.

Le partenaire ressent, au travers du langage non-verbal qu'il est encamisolé dans les hantises du mutique - triste héritage de son enfance souvent -, qu'il est réduit à quelques étiquettes et il résiste contre cette négation de soi. Il reprend l'historique de la dispute, encore et encore, sans autre résultat que le silence de son conjoint, etc. Faute de faire le tri dans les placards, les fantômes le défigurent en sorcier ou en mégère et mènent la danse. Le cycle se répète... De crise en crise, la relation se déséquilibre de plus en plus.

Le mal-être du partenaire est criant mais l'individu mutique poursuit le train-train quotidien l'air de rien. De vouloir le partage, le conjoint encourt le risque que l'autre n'ait rien d'autre à offrir que son esprit de sacrifice ou le sentiment de s'être fourvoyé dans son choix amoureux. Pour l'heure, il a décidé de ne pas faire de vagues et il demeure avec ses doutes

Pourtant, les désaccords sont inévitables mais, dans ce couple, les partenaires ne peuvent pas en parler pour établir des compromis. Souvent, prendre en compte le point de vue de l'autre est pour le mutique une concession qui l'entrave. Il préfère mettre la relation en cause et creuse ainsi le lit de l'insécurité affective. Il peut aussi fournir des efforts qu'on ne lui demande pas, faute d'écoute (tant de lui-même que de l'autre). Il s'enferme dans des croyances fausses quant à ce que l'autre attend. L'insatisfaction est mutuelle et chronique. Devant le manque d'enthousiasme du mutique, le conjoint se vit comme sans attrait. Il navigue entre le chagrin, l'angoisse, la révolte et les revendications tandis que son partenaire, lui, se réfugie dans la sinistre pensée que la vie de couple ne lui convient pas. Elle fait obstacle à l'intimité et au dialogue. Le jour où elle devient une certitude, le mutique s'en va. Il rejouera le même scénario ailleurs.

Vivre à deux n'est pas facile mais, dès qu'on n'y croit plus, la difficulté augmente dans des proportions affolantes. Lorsque dans le silence, l'un se dresse contre l'autre, il ne se demande pas si son harassement est légitime, s'il n'a pas comme un petit enfant escompté que l'autre devine son insatisfaction, s'il n'y a pas de contre-exemples qui viendraient infirmer ses suppositions, etc. Les reproches non formulés à voix haute sont un poison dont on ne peut pas se défendre. Sans confiance, l'autre n'est plus qu'un miroir insupportable et la remise en question de soi est en péril. Statu quo alors qu'il eut été possible de grandir ensemble.

Il est vrai que le mutisme peut être généré par l'attitude du conjoint malgré qu'il hurle même parfois : "Mais parle-moi !". Si d'avis péremptoires en invectives, il ne laisse aucune place à l'expression de l'autre ou, si quoi que l'autre dise, cela ne change jamais rien, il le musèle avec sa surdité. L'autre se résigne à se taire pour n'être plus frustré de n'être jamais entendu. Quand les propos sont déformés, décontextualisés, la source d'embrouilles, quand ils sont retournés contre soi, etc., le partenaire peut préférer ne plus rien dire plutôt que de se livrer en pâture à l'autre. Le mutisme réactionnel est également une façon de pousser un cri sourd quand on a la chique coupée, de renvoyer à l'autre, comme un reflet dans le miroir, sa violence. Il peut traduire une sidération psychique consécutive à la déferlante verbale de l'autre et due à un envahissement émotionnel qui vide l'esprit de toutes pensées et qui laisse la personne à bout de souffle, incapable de plus rien dire, "recroquevillée dans un recoin du mur", de silence ou auquel elle est confrontée, comme me l'écrivait une internaute.

Pour celui ou celle qui se replie dans le mutisme en guise d'ultime protection face à l'absence d'écoute, et/ou à la vindicte de son conjoint, se pose aussi la question du respect de soi et du sens qu'il y a ou qu'il n'y a plus dans cette conjugalité où il n'y a pas de place pour la différence. Une relation est enrichissante si l'altérité y trouve un bel accueil.

Isabelle LEVERT
Psychologue clinicienne
Psychothérapeute
Pernes les Fontaines (84)

Bibliographie

a LEVERT, I., Les violences sournoises dans le couple. Paris, Robert Laffont, coll. Réponses, 2011.

a LEVERT, I., Les violences sournoises dans la famille. Paris, Robert Laffont, coll. Réponses, 2016.

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