Le mutisme

Que dit-il ?

Cet article ébauche quelques pistes de réflexion autour des causes et des effets du mutisme. Il se voudrait une invitation au dialogue avec l'internaute afin de mettre en commun les analyses et idées pour construire ensemble un texte qui réponde aux principales interrogations suscitées par cette attitude, souvent du même côté de la relation amoureuse.

Croire que le mutisme est simplement une non communication est une erreur grave. Le mutisme est au contraire une communication et une communication qui peut être particulièrement violente.

En effet, en gardant le silence, la personne mutique exprime son refus de partager ses pensées et ses sentiments avec son interlocuteur. Elle s'avère même incapable de dire simplement : "écoute, pour l'instant, je suis trop énervé(e), trop ... pour te parler mais je te promets de te répondre dès que je le pourrai". Dire ne fut-ce que cela c'est manifester un minimum de considération à l'autre. C'est reconnaître son besoin d'un échange autour de la question qui le (la) préoccupe. C'est lui montrer qu'on accorde un intérêt à sa parole. Il (Elle) n'a pas parlé à un mur. Il (Elle) peut mettre fin à son monologue qui, du fait de ces quelques mots, n'en est déjà plus tout à fait un.

Face à quelqu'un de mutique, au contraire, les mots tombent dans l'oreille d'un sourd. Cette personne n'écoute rien, ou plutôt elle n'écoute qu'elle-même et donc n'entend pas ce que son partenaire tente de dire. Elle s'est positionnée secrètement en-dehors de la relation, là sans être vraiment là, désengagée en fait. Il y a juste derrière le mutisme, dans son ombre, le désir de non relation. D'ailleurs, poussé dans ses retranchements à dire enfin quelque chose, le mutique souvent hurle son aspiration au célibat, révélant ainsi le peu de cas qu'il fait des doléances de son conjoint. Un cri strident qui vient perforer l'espoir d'une avancée ensemble, percuter de plein fouet la confiance donnée à l'autre d'être là pour soi !

Cette boucle interactionnelle se répète quasiment à l'identique un certain nombre de fois jusqu'à ce que la relation amoureuse se déséquilibre dangereusement provoquant une crise plus importante (en intensité et en durée) que les autres. Face au mutisme, le partenaire finit par douter de la réciprocité des sentiments d'amour. En effet, est-il possible d'aimer et de laisser l'autre dans la souffrance sans réagir, sans intervenir, sans réaffirmer l'importance qu'il ( qu'elle) a dans sa vie ? De déception en déception, les attentes se réduisent comme une peau de chagrin, le doute se transforme en conviction de n'être rien pour l'aimé(e).

Le mutisme est une violence sans coup mais qui brise au-dedans, sans même ouvrir la bouche mais qui de nier l'attachement fauche les jambes et coupe tout élan, entrave le lien, étouffe la joie de vivre dans un vacarme intérieur assourdissant. Le mutisme laisse toute la place aux fantasmes, de l'un et de l'autre. Et pour le non mutique, fantasmes sans doute pas si fantasques que cela puisqu'ils germent à partir de faits significatifs d'insignifiance. Le mutique peut même se casser pendant que l'autre lui parle, sans dire ni où il va, ni quand il revient. Ultime provocation que de planter l'autre là avec son discours dont le contenu se mue immédiatement en rage en travers de la gorge. Pantois, estomaqué, sonné, le conjoint est submergé d'émotions plus pénibles les unes que les autres. Les pensées, contradictoires, confuses, douloureuses, se heurtent les unes contre les autres dans sa tête. A chaque nouvelle scène, elles s'estompent plus lentement, plus difficilement. Il faut dire que le mutique ne dit rien qui permettrait de les remplacer par de plus heureuses.

Dans l'espace immense du mutisme, les mots de désamour, seuls mots prononcés par le mutique, arrachés à lui qui les lâche peut-être seulement pour être tranquille plus que comme le reflet d'une réelle intention, les mots de désamour résonnent sans autre écho qu'eux-mêmes. Le partenaire ne peut pas les oublier, ces mots  réitérés déjà plusieurs fois, en dépit de leur brûlure, soit parce qu'ils sont la vérité finale du mutique, soit parce qu'il s'en sert comme d'un bâillon sans se soucier de leur sadisme et donc du sien qui se moque de leur pouvoir mortifère. Seul lui importe leur capacité de réduire l'autre au silence à son tour. Ces mots tétanisent. Petit à petit, ils insèrent la peur au centre du cœur. Et quand il (elle) cherche à être rassuré(e), il (elle) n'obtient pour toute réponse qu'un piètre "je ne sais pas", trahissant à nouveau le fait que rien ne fait sens, que le mutique est par avance convaincu. Une voix intérieure lui martèle : "tu avais bien raison, tu n'es plus libre". Un filtre tronque toutes les perceptions; il a pour nom : diabolisation.

Le partenaire entend ce que l'autre ne dit pas, il ressent ses pensées, souvent. C'est assez facile. La personne mutique détourne les yeux, fuit le regard, répond laconiquement, tente de s'échapper... Lassitude pour elle, impuissance pour le conjoint, revêtu des hantises de l'autre, encamisolé par elles. Certes, il n'est pas blâmé de ces défauts qu'on lui attribue . Il est seulement mis dans le même sac que ses congénères. Il suffit de penser à ces phrases révélatrices de stéréotypes qui commencent par "vous les gonzesses..." ou "vous les mecs..." pour comprendre la perte d'unicité qui en découle et le besoin de résister contre cette négation de soi. La personne est réduite à une ou quelques étiquettes, conséquences de décontextualisations et de généralisations hâtives et abusives. Ses réactions sont ainsi isolées de ce qui les précède et jugées comme incongrues. En procédant ainsi, la personne mutique occulte son rôle et sa responsabilité (et sa culpabilité même) dans l'évolution désastreuse de l'interaction dont il ne peut percevoir la signification juste. Le conjoint retrace encore et encore l'historique pour recadrer les choses. Vainement. De projections en projections, il est sali jusqu'à être noirci complètement au point d'annihiler toute envie d'être ensemble que la distance et la froideur du mutique trahissent.

Il semble que dans un certain nombre de situations, la personne mutique ne retienne que ce qui l'arrange, que ce qui la conforte dans l'idée qu'elle se fait de l'autre genre (hommes ou femmes selon le cas). Si elle pense que l'autre est comme tous les autres, cela implique pour lui (pour elle) qu'il (qu'elle) n'a pas été choisi(e), que peu importe que ce soit celle-ci ou celui-là et ce qui le (la) conduit à : qu'est-ce que je représente pour toi ? Ces habits que l'autre lui met sur le dos et tant d'autres, faute de trier ses mauvais souvenirs et de chasser les fantômes des placards, le (la) défigurent en sorcier ou en mégère, etc. De n'être pas écouté, le conjoint n'est pas regardé non plus. Il en perd son visage, remplacé par celui de la figure archétypale, et avec lui le sentiment du bonheur.

L'individu mutique perçoit le mal-être de son partenaire mais poursuit le train-train quotidien comme si de rien n'était. Est-ce cela aimer ? Combien de temps cela va-t-il durer ainsi ? Cette sorte d'indifférence est de plus en plus insupportable. Pas de mots doux qui caressent l'âme dans le temps parce qu'ils peuvent être réécoutés pour soi dans l'absence, dans les doutes comme un remède à l'inquiétude, comme un baume pour réparer les blessures des disputes et du passé. Les soirées se déroulent dans un silence qui oppresse. "Ne me demande plus jamais de te parler" lui a-t-il dit avec force. Cela signifie-t-il qu'au fond de lui gît en permanence le désir de s'en aller pour ne plus éprouver aucune contrainte - qu'au passage, pour beaucoup d'entre elles, il se fabrique et s'impose seul - et, que de solliciter le partage, le partenaire encourt le risque que l'autre n'aie rien d'autre à lui offrir que son esprit de sacrifice, le sentiment de s'être trompé en ayant pris la décision de vivre ensemble. Quand l'autre sera simplement absorbé en lui-même, le partenaire se demandera s'il est fatigué, songeur ou dans la rumination des regrets de n'être plus célibataire. Il ne sait pas et ne saura pas car il s'est fixé pour consigne de ne plus rien dire pour ne pas faire de vagues.

Pourtant, les désaccords sont inévitables. Les partenaires amoureux devraient pouvoir en parler, échanger les points de vue, réfléchir aux arguments ou aux objections de l'autre, établir des compromis. Rien de tel avec une personne mutique. Pour elle, ce ne sont que des concessions qui l'emprisonnent. Son conjoint ressent cela comme une insuffisance d'amour de sa part qui fait qu'elle ne tient pas assez à leur relation pour lui concéder du temps, de l'investissement et de l'importance. A la place et à l'opposé de ce qui est aux yeux de son conjoint essentiel, elle remet leur relation en question, creusant ainsi le lit de l'insécurité affective. Elle se réfrène sur des choses que l'autre ne lui demande pas, fait des efforts pour être conforme à des attentes que l'autre n'a pas et se retrouve sans ressource pour répondre à ses vrais besoins. Elle fournit des efforts là où ils sont inutiles. L'ennemi de son bonheur, ce n'est pas son conjoint, c'est elle qui s'enchaîne dans des certitudes qui sont fausses, qui se restreint dans ses envies, monte des murs entre eux. C'est un atroce cercle vicieux. Les baisses de moral ou tout bonnement les oublis du partenaire font qu'en miroir à son manque d'enthousiasme, le conjoint se sent comme quelqu'un sans attrait pour lui (pour elle). Il navigue entre le chagrin, l'angoisse, la révolte et les revendications tandis que son partenaire, lui, se réfugie dans la sinistre pensée que la vie de couple en lui convient pas.

Le conjoint parvient péniblement à la conclusion que la question est trop existentielle pour se régler en deux coups de cuillère à pot. Est-ce mieux seul(e) ou à deux ? Il est probable que quand ils se sont installés ensemble, l'un et l'autre aient tranché en faveur de la seconde position mais, à intervalle régulier, elle revient sur le tapis, lancinante. Elle taraude l'un et elle mine l'autre qui la ressent là, obsédante, occupant toute la place et faisant obstacle à l'intimité et au dialogue. Elle ruine l'harmonie tant qu'elle n'a pas de réponse arrêtée une fois pour toutes. Le conjoint ne peut pas cohabiter avec elle, ni remiser sa tristesse quand son partenaire la laisse se lover en lui. Rien que de la sentir là dans les parages, toutes les plaies se rouvrent. Elle est synonyme de danger. Il sait qu'il ne compte plus pour l'autre quand ce dernier danse avec elle. Elle l'ensorcèle et efface tout l'agréable de la vie à deux, tous ses charmes. Ne comprend-il pas, lui qui refuse l'engagement qu'elle le convie à des noces avec la solitude ? Et que s'il rompt ses vœux, ce sera pour rejouer le même théâtre... un peu plus tard, ailleurs. Pourquoi quand elle sonne à la porte s'empresse-t-il de lui ouvrir ? Ses exigences sont telles, qu'avec elle à ses côtés, ses réflexions sont parasitées et qu'il est empêché de découvrir les véritables raisons de sa venue : son infidélité à lui-même et à l'amour qu'il dit avoir encore pour elle (pour lui).

Personne n'a dit que vivre à deux est facile mais, dès que, au sein du couple, on se détourne de cette perspective, la difficulté augmente dans des proportions affolantes pour l'un comme pour l'autre. Lorsque dans le silence, l'un se dresse contre l'autre, il ne se demande pas si son harassement est légitime, s'il n'a pas comme un petit enfant escompté que l'autre devine son insatisfaction, s'il n'y a pas de contre-exemples qui viendraient infirmer ses suppositions, etc. Les reproches non formulés à voix haute sont un poison dont on ne peut pas se défendre. Sans doute le mutique n'a-t-il pas conscience qu'ils tuent et que de ne pas les mettre au débat, ils le rongent lui aussi. Le conjoint ne mérite pas d'être mis au rebus avec la relation pour des peccadilles. Quiconque pour s'épanouir dans une relation d'amour a besoin que son partenaire inscrive celle-ci lui-aussi dans la continuité. De cheminer ensemble, désireux d'avancer main dans la main - d'un désir sans défaillance - les partenaires amoureux peuvent aller, parce que confiants, au-delà d'eux-mêmes et dans de belles contrées que ni l'un ni l'autre n'ont encore visitées.

Au final, il semble que la problématique du mutisme soulève la question de l'engagement. Le mutisme traduirait l'ambiguïté d'un ni l'un ni l'autre, ni avec ni sans.  Je suis là sans être là pour toi. Je ne suis ni vraiment avec toi ni vraiment sans toi. Le mutisme dénonce un cramponnement à des figures archétypales qui empêchent d'aller véritablement à la rencontre de l'autre et de s'investir réellement dans la relation amoureuse. Il signe une forme d'immaturité relationnelle.


Isabelle LEVERT
Psychologue clinicienne
Psychothérapeute
Pernes les Fontaines (84)

Bibliographie

a LEVERT, I., Les violences sournoises dans le couple. Paris, Robert Laffont, coll. Réponses, 2011.

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