Plaidoyer pour une action pré-sentencielle en matière de violence conjugale

De l'éthique des politiques

Cet article est le fruit d'une réflexion personnelle qui a fait suite à l'animation d'un groupe de parole à destination des auteurs de violences conjugales au sein du département du Vaucluse dans un cadre institutionnel. Le projet fut mené sur une période de 6 mois.

1. Les patients

Le parti a été pris d'emblée de ne pas inclure tous les candidats dans le groupe afin de ne pas nuire à sa dynamique. En effet, l'approche n'est pas éducative mais psychothérapeutique. Le travail en groupe s'effectue à partir du matériel livré par les participants si bien que l'on ne peut travailler qu'avec les hommes qui montrent une "disposition" pour cela, c'est-à-dire, qui, malgré leur difficulté à demander de l'aide et même parfois à penser qu'ils peuvent en avoir besoin, présentent "une porte d'entrée" pour la remise en question de soi. Au cours de l'entretien préalable d'évaluation, différentes pistes sont explorées comme différents aspects qui peuvent être favorables ou défavorables à cette aptitude.

Des expériences de thérapie en groupe d'hommes montrent que les candidatures sont de trois types. En effet, certains auteurs reconnaissent dans leur propre façon de se comporter le comportement de leur parent, en sont horrifiés et veulent changer, ou tout simplement sont capables d'empathie à l'égard de leur victime et de faire leur auto-critique. Ils adressent une vraie demande avec une réelle volonté de corriger leurs dysfonctionnements. Ils sont minoritaires. Marquée par le sceau de l'indésirabilité sociale, la violence conjugale est un sujet tabou. On connaît la réticence des victimes à parler de leur situation. Que dire alors des auteurs, encore plus honteux, peinant à imaginer que l'on peut ne pas les mépriser, se situer en amont, voire en aval, des logiques judiciaires ou de l'opinion publique pour percevoir la violence comme une souffrance qui s'ignore ou qui ne trouve pas d'autre échappatoire que la décharge pulsionnelle destructrice.

D'autres auteurs prennent contact sur injonction judiciaire, mis dans l'obligation de se procurer des "soins", ce qu'ils considèrent d'ailleurs souvent comme une sanction supplémentaire, voire un étiquetage qui égratigne leur ego au point qu'ils éprouvent le besoin d'affirmer qu'ils ne sont ni fous, ni malades et de dénier le bien-fondé de la décision du juge, voire même leurs actes de violence. Avec ceux-ci, il est indispensable d'emblée de souligner la spécificité de notre mission afin qu'elle ne soit pas assimilée à celle du judiciaire ou perçue comme son prolongement. Pour certains hommes, la demande n'émane pas d'eux mais de leur partenaire qui les contraint à consulter un psy en posant cette condition à la poursuite de la relation amoureuse. Ceux-là ont tendance à abandonner la démarche dès que la contrainte est levée ou que la rupture conjugale se produit. Toutefois, comme le travail en groupe permet une réappropriation de la demande et une intériorisation de la motivation, quelque soit la qualité de la demande, la candidature est évaluée.

2. Analyse des difficultés

Tout d'abord, il s'est avéré difficile d'obtenir des différents prescripteurs potentiels d'obtenir d'eux qu'ils adressent des patients à la structure d'accueil étant donné que le projet de groupe de parole à destination des auteurs de violences conjugales a fonctionné grâce à des subventions et ne fut pas donc pérenne. Ceci a posé la question de la crédibilité de la démarche de mobilisation des divers interlocuteurs. De plus, les lourdeurs administratives et institutionnelles ont eu pour conséquence que le projet a mis beaucoup de temps à se mettre en place et qu'il n'a donc pas été possible d'établir un bilan de l'opération en temps utile pour le renouvellement des crédits.  L'action entreprise n'avait donc pas de perspective de continuité.

Si un tel groupe de parole existait en permanence dans le département, il serait judicieux de construire un plan de communication afin que les divers prescripteurs de soins, à savoir les intervenants des services judiciaires, sociaux, médicaux mais aussi les psychologues exerçant en libéral puissent relayer l’information aux personnes concernées, que ce soit les auteurs eux-mêmes ou leurs victimes dont on sait que celles qui espèrent encore, souvent, conditionnent la poursuite de la relation conjugale à une prise en charge psychothérapique, ce qui constitue un incitateur fort face à des personnes qui ont tendance à considérer que le problème vient de l’autre. La presse écrite et les radios locales pourraient diffuser l’information.

Toutefois, au vu du choix des priorités budgétaires, il y a lieu de se demander s’il y a une réelle volonté d’apporter une réponse à la question de la violence conjugale ? Les agendas des psychologues et des psychiatres, exerçant en CMP ou à l'hôpital, sont pleins et, si, grâce à une publicité efficace, les patients avaient afflué en nombre, l’équipe aurait été bien en peine d’assurer leurs suivis. Il s’avère que la promotion du groupe de parole pour les auteurs de violence conjugale s’est trouvée bridée d’emblée par la crainte d’une trop forte croissance de la demande que l’équipe ne pourrait pas satisfaire dans la durée. L’offre de soins s’est donc faite trop timide de sorte que le démarrage du groupe a été poussif.

Ensuite, actuellement, dans le Vaucluse, on constate que le Parquet adopte surtout une politique répressive envers les auteurs de violences conjugales. L’obligation de soins reste une mesure marginale et elle est appliquée en post-sentenciel, c’est-à-dire après que l’auteur ait été condamné. Pourtant, dans d’autres départements, lorsque la mesure est imposée en pré-sentenciel, elle semble conduire à une diminution et des emprisonnements, et du taux de récidives. De plus, il est aberrant d’attendre que le passage à l’acte violent atteigne un seuil critique pour poser une limite.

D’une part, ceci pose un problème d’éthique, tant à l’égard des victimes qu’à l’égard des auteurs. Aux premières, il n’est pas clairement signifié que le problème de violence est suffisamment grave pour que la Société s’en saisisse et mette un terme à l’escalade en conditionnant la liberté de l’auteur à une prise en charge thérapeutique. Il faut être lucide sur l’efficacité relative de cette dernière selon que les auteurs sont ou non dans le déni, éprouvent ou non de la culpabilité. Ceux dont les traits psychopathiques sont trop prononcés (impulsivité, agressivité, instabilité, animosité sociale) resteront plus que probablement hermétiques à l’apport des soignants. Toutefois, l’obligation de soins à un stade précoce peut constituer un signal fort pour la victime, une étape dans la prise de conscience pour sortir de l’emprise. Quant aux auteurs, les laisser livrés à leur problématique de violence revient d’une certaine manière à les jeter en prison à court ou à moyen terme, sachant qu’ils ne peuvent pas résoudre leur conjugopathie seuls. Les enfants de ces couples en étant directement ou indirectement exposés à la violence conjugale sont des victimes colatérales qui, les études longitudinales le démontrent, pour une bonne part, reproduiront dans leur vie d’adulte les mêmes patterns relationnels, soit en tant que bourreaux, soit en tant que victimes. On ne devient pas auteur par hasard, ni victime non plus. C’est une cercle vicieux qui continuera à bousiller des vies tant que l’on n’interviendra pas précocement. Ne pas intervenir le plus tôt possible est donc une atteinte aux Droits de l’enfant.

D’autre part, cette politique témoigne du fait que la violence conjugale est encore réduite à la seule violence physique puisque les autres formes (verbales, psychologiques, …) pourtant toujours présentes en amont des coups ne sont pas considérées comme dignes d’intérêt aux yeux des forces de l’ordre, qui se trouvent bien démunies face à ces violences qui se déroulent dans le huis-clos conjugal et qui ne laissent pas de traces. Le travail des psychologues également avec des victimes révèle qu’aujourd’hui encore, malgré les démarches de formation, trop de policiers et de gendarmes infligent une double peine aux victimes en n’entendant pas le calvaire que leur font vivre leurs conjoints, faute de preuves, de temps ou simplement parce qu’ils ne peuvent pas concevoir le fonctionnement pervers de certains auteurs. Les unes se désespèrent tandis que les autres triomphent. L’emprise est une camisole de force invisible qui suppose toujours des violences psychologiques telles que l’intégrité psychique de la personne est atteinte. Jusqu’à quand, allons-nous tolérer que l’on ferme les yeux sur ces maltraitances d’un autre genre mais tout aussi grave si ce n’est plus ? Il est sans doute nécessaire de former les intervenants de première ligne pour qu’ils détectent les violences psychologiques et les considèrent au même titre que les violences physiques.

Par ailleurs, quand on sait que la plupart des auteurs accessibles aux soins sont sous leur carapace caractérielle très dépendants de leurs partenaires, tout comme elles le sont d’eux, sans quoi au premier accès elles auraient fait leurs valises au lieu de leur accorder une deuxième chance, puis une autre, etc. jusqu’au point de non-retour qui est parfois la mort (il n’est pas inutile de le rappeler ici), il est regrettable de ne pas profiter de la crise et de leur terreur de perdre l’autre pour faire émerger une demande de soins. Au contraire, lorsque la psychothérapie est proposée en bout de course, la plupart des auteurs y sont fortement réfractaires. Souvent, plusieurs mois se sont écoulés entre le dépôt de plainte et la condamnation. Puis, quand elle a consisté en une peine de prison, ils ont le sentiment d’avoir déjà payé, que cela leur a servi de leçon et qu’on ne les y reprendra plus. De même, quand, ils bénéficient d’un sursis, ils se disent que la crainte de le voir tomber est suffisante pour les arrêter. C’est peut-être vrai pendant un temps. Cependant, ils n’ont absolument pas appris à mieux gérer leurs émotions dans une situation de couple où l’enjeu affectif est tel que les blessures narcissiques non pensées et non pansées se réactivent automatiquement à la moindre contrariété ou quand une nouvelle blessure (ou ce qu’ils vivent comme telle) est infligée et qu’il n’y a plus de garde-fou pour les retenir de décharger leur rage par les coups. Il faut se donner l’opportunité de saisir la crise conjugale pour faire émerger une demande de soins.

Au cours des entretiens d’évaluation, il a été constaté que les auteurs ont déjà une idée reçue sur la fréquence des rendez-vous avec le soignant, soit une fois par mois, ce que leur aurait dit le SPIP. Or, c’est au soignant de déterminer le rythme des rencontres. Rectifier une information erronée auprès de cette population de patients est particulièrement délicat et complique l’inscription de ceux-ci dans la démarche thérapeutique. Il s’agit, d’une part, qu’ils s’impliquent dans un travail collectif et, d’autre part, qu’ils y participent toutes les deux semaines alors qu’ils s’étaient imaginés quelque chose de moins contraignant. Afin d’éviter tout malentendu, un document devrait être rédigé par l’équipe du lieu de soins à leur intention, présentant son fonctionnement et remis par la personne qui les oriente vers celle-ci.

Plus accessoirement, l’horaire des séances bi-mensuelles doit être choisi de manière à ce qu’il n’entrave pas les personnes qui ont un emploi. Un auteur, désireux de participer au groupe, n’a plus pu le faire dès lors qu’il a retrouvé un travail. Les horaires de bureau ne sont pas compatibles avec l’emploi du temps de la plupart des travailleurs. Un créneau horaire en fin de journée ou en soirée serait préférable. Ainsi, le groupe connaîtrait également une meilleure mixité entre les chômeurs, les retraités et les actifs.

3. Préconisations pour l’avenir

Ø      Pérenniser le groupe pour mobiliser les prescripteurs de soins.

Ø    Etablir un plan de communication pour diffuser l’information.

Ø    Améliorer l’accessibilité à l’information et sa lisibilité sur le site internet de la structure de soins et se servir de cet outil pour promouvoir l’intérêt de l’approche groupale.

Ø    Répondre à la question de savoir si l’offre de soins peut s’adapter à une forte croissance de la demande de soins.

Ø     Se donner l’opportunité de saisir la crise conjugale pour faire émerger une demande de soins en amont des logiques judiciaires et ceci en devenant la référence pour les intervenants de première ligne (médecins généralistes, sages-femmes, etc.).

Ø     Accentuer l’action pré-sentenciel par le Parquet au lieu d’attendre le passage à l’acte pour poser une limite car c’est une question d’éthique tant envers les victimes, que les auteurs mais aussi leurs enfants.

Ø    Assurer des formations pour les personnes en première ligne avec les victimes et les auteurs afin que la violence psychologique soit considérée inacceptable au même titre que la violence physique et que les auteurs et les victimes soient orientés bien plus rapidement vers les structures de soins

Ø    Elaborer un document de présentation du lieu de soins à destination des auteurs et remis par les personnes qui les orientent vers elle.

Ø    Choisir un horaire plus adapté au plus grand nombre, soit en fin de journée.

Isabelle LEVERT
Psychologue clinicienne
Psychothérapeute
Pernes les Fontaines (84)

Pour aller plus loin, vous pouvez lire la suite de cet article ou prendre connaissance des modalités pour participer à un groupe de psychothérapie pour hommes aux prises avec la violence.

a Les axes de travail de la psychothérapie en groupe

a Les modalités pratiques de la psychothérapie en groupe pour hommes aux prises avec la violence

 

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