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Isabelle LEVERT

Psychologue clinicienne

Psychothérapeute

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Colère et inquiétude chez les psychologues

Pour un remboursement des consultations mais pas à n'importe quelles conditions

Le gouvernement envisage, sans concertation avec les professionnels, de rembourser des séances chez le psychologue selon les modalités suivantes  :

- Les problématiques concernées  : troubles anxieux et troubles dépressifs d'intensité mineure ou modérée.

- L'âge du patient  : 18 – 60 ans.

- Le parcours de soin du patient  :

- Le tarif  et le temps :

Le projet de remboursement des consultations chez les psychologues cliniciens et psychologues psychothérapeutes, tel qu'il est conçu actuellement par le Gouvernement, est inacceptable.

En effet, il y a des risques à limiter le remboursement à certains diagnostics (tirés des manuels de psychiatrie).

D'une part, cela laisse entendre que les autres souffrances, on s'en fiche. Comme si les personnes étaient alors moins légitimes à demander et à recevoir de l'aide. Quid des victimes de violences conjugales ou familiales  ? Des auteurs aussi, dont un certain nombre peut guérir  ? Quid des familles qui sont perdues devant le harcèlement scolaire que subit leur enfant  ? Quid des aidants qui ont parfois besoin de déposer quelque part leur lassitude, leurs peurs...  ? Quid des couples qui sont coincés dans des conflits récurrents  ? Quid des personnes dont les souffrances ne rentrent pas dans ces deux cases  ?

Que sont ces gens du Gouvernement pour décider que telle ou telle problématique mérite ou ne mérite pas d'être prise en charge par la collectivité  ? Quelle expérience ont-ils du soin psychique et psychologique  ?

D'autre part, pour avoir le droit d'être remboursé, il est probable que le traitement d'un tas de problématiques passera au préalable par affubler le patient d'une étiquette de trouble anxieux ou trouble dépressif avec le risque qu'il s'enferme dans ce diagnostic. Or, cette anxiété ou cet état dépressif peut n'être que passager, symptomatique d'une situation de vie qui tout simplement ne convient pas, qui traduit un moment de crise à considérer comme un appel au changement.

De plus, il faut constater qu'une partie de la population est exclue du dispositif, les moins de 18 ans et les plus de 60 ans. Même si certains ont un emploi, c'est à se demander si derrière cette restriction il n'y a pas la volonté d'exclure les non-actifs du dispositif. Voudrait-on ne soigner que les personnes dont les arrêts maladie nuisent à la productivité des entreprises  ? On ne soignerait que celles et ceux qui contribuent directement à la croissance  du PIB (Produit Intérieur Brut) ? Les autres, les obsessionnels, les borderline, les psychosomatiques... n'ont qu'à rester sur le carreau. Y a pas de budget pour eux.

Certes pour les moins de 18 ans, il y a le forfait psy (10 séances à 25 € prises en charge à 100 %) pour les 3-17 ans, affectés par la situation sanitaire et sur prescription médicale et le chèque psy pour les étudiants (3 consultations à 30 €) qu'il a bien fallu mettre en place au vu de la saturation des CMPP et des CMP, de l'augmentation considérable des consultations aux urgences pédiatriques et de la dégradation de l'état de santé mentale des jeunes. Quand le couvre-feu, les confinements, etc. seront derrière nous, ces mesures disparaîtront avec la pandémie au COVID 19 mais toutes les causes de mal-être ne disparaîtront pas avec elle et les listes d'attente des établissements publics seront à peine moins longues.

Serait-ce parce que la plupart des plus de 60 ans ne rapportent plus en monnaie sonnante et trébuchante que l'on fait fi de leurs difficultés existentielles  ? Or, on sait qu'avec la retraite, les revenus de beaucoup chutent drastiquement, qu'un bon équilibre psychologique participe à rester autonome plus longtemps, qu'il est préférable d'éviter la prescription d’anxiolytiques parce qu'ils accroissent le risque de chutes, d'accidents, etc.

En voulant rembourser moins, il semble probable que l’État ne dépensera pas moins.

Par ailleurs, entre le remboursement en totalité et le zéro prise en charge, il y a peut-être un juste milieu à trouver. Il est préférable que le public n'ait pas le sentiment que la démarche est gratuite alors que le coût est bel et bien réel mais supporté par la société. Le fait que ce soit, au moins en partie payant, est indispensable pour certains qui sans cela ne s'investissent pas dans le processus thérapeutique. Faut-il rappeler que les psys ne sont pas des magiciens et que le patient doit faire sa part du travail pour que la thérapie donne des fruits  ?

Le parcours de soin envisagé est une véritable usine à gaz, coûteuse en temps et en énergie. Faut-il souligner à nouveau que les médecins généralistes sont en nombre insuffisant dans de nombreuses régions, que les patients peinent à trouver un médecin qui veuille bien être leur médecin traitant tant ils croulent sous les demandes de consultation, que les délais pour obtenir un rendez-vous chez un psychiatre s'allongent de mois en mois...  ? Les médecins, ont-ils seulement été concertés à ce propos  ?

Les médecins généralistes mais aussi les psychiatres sont déjà saturés et on veut les charger de consultations inutiles. Inutiles oui  ! Les psychologues réorientent naturellement vers le médecin ou vers le spécialiste quand cela est nécessaire pour le patient.

De plus, les psychologues cliniciens et psychothérapeutes n'ont pas besoin de leur avis pour savoir si l'état d'une personne nécessite ou non une psychothérapie. Ils ont été formés pour cela au cours de leurs études et de leurs stages, sans compter les nombreuses formations complémentaires dont ils se sont dotés, au contraire des médecins qui n'ont à la sortie de l'Université pas leur bagage en psychopathologie. Les psychologues veulent plus de considération pour leur savoir-faire et savoir-être.

Et les patients, que pensent-ils du fait de multiplier les interlocuteurs  ? C'est exact que sans l'appui du médecin traitant, certains ne feraient pas le pas de consulter un psy mais pour beaucoup d'autres, la démarche relève de ce qu'il y a de plus intime. Il sera pour eux inenvisageable de devoir confier leur mal-être à plusieurs personnes, surtout à leur toubib qui est souvent aussi le médecin de la famille – le même qui soigne femme, mari, enfants, parents – , au psychiatre qui est encore perçu comme réservé aux fous. Dans un certain nombre de cas, non pris à temps le malaise s'aggravera, parfois jusqu'à l’hospitalisation, dont les coûts pour l'image de soi et pour la Sécurité Sociale sont très élevés.

Au final, on pourra alors considérer l'obligation de passer par cette procédure comme une maltraitance individuelle et sociétale.

Si l'on veut justifier un tel dispositif en prétendant qu'il vise à éviter que les gens abusent du système, on commet un autre abus, à savoir faire peser sur eux une présomption de culpabilité. Au cours de mes 15 années de pratique en libéral, je n'ai reçu qu'une seule demande de rendez-vous non justifiée par la souffrance (et encore on peut se demander quel mal-être est derrière ça). Pour rappel, la diabolisation d'autrui est une violence sournoise. Or, les psychologues sont soucieux de l'intérêt public et, si cela ne suffisait pas, quand les patients vont mieux, ils ont mieux à faire que de traîner chez le psy.

Rembourser les consultations à un tarif décent permettrait seulement d'en faciliter l'accès à une tranche de la population qui en est exclue faute de moyens financiers. La santé mentale doit-elle rester à deux vitesses  ?

Tel que proposés, le temps de séance (30 minutes) est sous-estimé et le tarif de remboursement est tout à fait en dehors des réalités. Il faut préciser aussi que les dépassements d'honoraires seraient interdits. Au passage, je voudrais que les personnes qui ont imaginé ces règles m'expliquent alors pourquoi ils ne le sont pas, les dépassements d'honoraires, interdits pour les médecins.

Il faut avoir conscience qu'en libéral, le prix payé par le patient (remboursé ou pas) n'est pas une rémunération nette. Au moins 50 % servent à payer les charges  : cotisations sociales, loyer du local, factures d'eau, d'électricité, assurances, etc. Au mieux, au tarif envisagé, il resterait 22 €/heure, auxquels il faut déduire les congés (non payés), les arrêts maladie, les temps de formation non rémunérés, le manque à gagner des consultations non décommandées à temps, la gestion, le secrétariat, etc.

Si on disposait de 30 minutes par patient et qu'il fallait en recevoir 80 par semaine pour générer un revenu permettant de vivre décemment de notre activité, pour laquelle un niveau d'études de 5 ans minimum est exigé, que resterait-il au temps consacré à l'écoute  ? En quantité, 25 minutes à tout casser quand on aurait décompter le temps de la prise de rendez-vous et de la paperasse. En qualité, pas grand chose non plus car le patient serait bousculé et le psy, épuisé et sous-pression, n'aurait plus non plus l'espace-temps nécessaire pour penser la souffrance qui a besoin d'être pansée avec les mots. «  Allez, dépêchez-vous, le sablier est retourné...  »

Quant à la durée de la séance, les pratiques sont diverses. Les patients sont jusqu'à présent libres de choisir leur praticien. Il a été montré qu'en ce qui concerne les facteurs d'efficacité d'une psychothérapie, la qualité de la relation établie prime sur l'orientation théorique du professionnel. Chacun peut ainsi trouver chaussure à son pied. Un psy, ça se choisit.

Pour ma part, considérant qu'en prenant le temps on gagne du temps, je prévois une plage horaire de 60 minutes par rendez-vous  : 50 minutes au minimum pendant lesquelles je reçois le patient et 10 minutes pour reposer mon psychisme avant le patient suivant. Pendant l'entretien, la concentration et la mobilisation de soi sont à 100 % de leurs capacités, ce qui ne peut être tenu sans pause au cours d'une journée et d'une semaine. Je ne peux pas recevoir les patients à la chaîne, 8 heures par jour, 5 jours sur 7, sans tomber en burn-out.

Il n'est donc pas possible d'être dans la bien-traitance dans un temps aussi réduit et à un tarif aussi dérisoire. A ce rythme, les psychologues iront de plus en plus mal et les patients n'iront sans doute pas mieux. Eux qui voulaient éviter la médication et qui étaient en quelque sort sommés d'aller mieux en un temps compté seront envoyés chez le psychiatre, chargés de la connotation pathologique d'être là-bas adressés. Et le pouvoir exécutif souhaite nous présenter la mesure comme une avancée  ?!?!

Combien de temps encore les instances gouvernementales vont-elles perdurer dans la logique productiviste des industriels et derrière eux des financiers qui conduit inéluctablement à sacrifier le système de santé et le vivant au profit de l'argent  ? On ne peut pressuriser la Terre et les hommes, quels qu'ils soient, sans en payer le prix fort tôt ou tard.

Après quoi coures-tu Petit Homme  ? C'est de ta vie dont il s'agit. De ton temps de vie  ! A quoi, à qui choisis-tu de le consacrer  ?

Il y a longtemps déjà que je sais que le métier de psychologue/psychothérapeute comporte une dimension subversive qui dérange. Il dérange profondément à l'échelle microscopique et il gêne au niveau macroscopique. Le pervers enrage qu'on lui mette des bâtons dans les roues. Cela ne fait pas l'affaire du modèle consumériste que le sujet mette en question les prêts à penser qu'on veut lui servir et pense par lui-même au sens qu'il veut donner à sa vie.

Voilà aussi pourquoi en tant que psy, je désapprouve ce projet. On ne peut pas traiter de questions aussi graves sur un coin de table.

Je suis tout à fait pour le remboursement des consultations mais pas à n'importe quelles conditions.

Isabelle LEVERT
Psychologue clinicienne
Psychothérapeute

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