Ronsard et le non désir

 

Celui qui est mort aujourd'hui

Celui qui est mort aujourd'hui
Est aussi bien mort que celui
Qui mourut aux jours du déluge,
Autant vaut aller le premier,
Que de séjourner le dernier
Devant le parquet du grand juge.

Incontinent que l'homme est mort,
Pour jamais ou longtemps, il dort
Au creux d'une tombe enfouie,
Sans plus parler, ouïr ni voir ;
Hé, quel bien saurait-on avoir
En perdant les yeux ou l'ouïe !

Or l'âme selon le bienfait
Qu'hôtesse du corps elle a fait
Monte au ciel, sa maison natale ;
Mais le corps, nourriture à vers
Dissous de veines et de nerfs,
N'est plus qu'une ombre sépulcrale.

Il n'a plus esprit ni raison,
Emboîture ni liaison,
Artère, pouls, ni veine tendre,
Cheveu en tête ne lui tient,
Et qui plus est, ne lui souvient
D'avoir jadis aimé Cassandre.

Le mort ne désire plus rien ;
Donc, cependant que j'ai le bien
De désirer vif, je demande
Etre toujours sain et dispos,
Puis, quand je n'aurai que les os,
Le reste à Dieu je recommande.

Homère est mort, Anacréon,
Pindare, Hésiode et Bion
Et plus n'ont souci de s'enquerre
Du bien et du mal qu'on dit d'eux ;
Aussi, après un siècle ou deux,
Plus ne sentirai rien sous terre.

Mais, de quoi sert le désirer
Sinon pour l'homme martyriser ?
Le désir n'est rien que martyre ;
Content ne vit le désireux,
Et l'homme mort est bien heureux.
Heureux qui plus rien ne désire !

 

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