Le délabrement

 

            Les semaines passent. Les mois passent. La vie monastique scande ces jours que je traverse comme une ombre et dont je ne connais ni l'odeur, ni la couleur, ni la saveur, ni la tonalité : des jours de paille sèche - des jours de cendre.

            Lentement, ce qui avait été drame et choc devient le quotidien même, ce avec quoi on s'éveille, ce avec quoi on s'endort, ce avec quoi on traverse l'hiver, puis le printemps, puis l'été, puis l'automne, l'hiver encore... Et rien, rien qui n'apporte un apaisement, une conclusion, une culmination. Ce qu'on avait cru ne jamais pouvoir supporter un jour de plus - non, une heure de plus - non, que dis-je, une minute de plus - devient l'habituel, l'immuable. Lentement, l'état de choc se transforme en torpeur - les voix autour de moi ont abandonné ce ton qu'on prend pour les malades, ce ton hésitant, aux angles limés - pour prendre à nouveau un timbre sonore. Il n'y a que moi pour qui rien ne change, moi que chaque nouveau matin blesse, que chaque réveil transperce de sa lumière crue pour me rappeler que je suis morte - mais morte sans la miséricorde de la vraie mort.

            Je titube des matines aux laudes, je trébuche à prime et à tierce, je chancelle entre sixte et non et je hante les vêpres et les complies. Tout le monde me loue de la conscience appliquée avec laquelle je remplis tous les devoirs et toutes les charges. Mes gestes s'égrènent les uns dans les autres. L'apparence trompe. Mon corps est vide; je l'ai délaissé. J'erre quelque part entre l'île de l Cité, les monastères où on signale ton passage, et l'enfer.

            Le seul soupir de soulagement est celui que je pousse après les prières de none à tirer le drap sur mon visage comme on le fait des morts. Un jour de moins. Un jour de tourment de moins, voilà ce que dit mon soupir. [...]

            Ces années où je me suis engagée sont le royaume de la mort. La VRAIE mort - celle qui au beau milieu de la vie ouvre ses trappes - et non pas celle, clémente et lumineuse, qui nous ramène d'où nous venons. Tout ce que j'y touche blesse la peau, tout ce que j'y respire irrite la gorge, partout où se pose mon regard descend un voile opaque. Une coque invisible dure comme du mica sépare des choses les êtres. L'accès au monde m'est barré, bien qu'en apparence je continue d'évoluer au milieu de mes semblables, à avoir part à leur vie, à la liturgie, aux rythmes de la vie monastique. Présente et pourtant plus éloignée de tous que si j'étais sous terre. Cet état ne se dépeint pas. Je suis celle qui n'est pas - que seul le nerf de la souffrance encorde à la terre. Par quelle sombre transmutation, la peau - cet organe de la transition et du passage - devient-elle alors plus étanche qu'une chape de plomb ? Sans doute cette propriété lui permet-elle de «tenir ensemble» tout le délabrement intérieur qui, sans cela, se répandrait à l'entour comme une coulée de gravats ou de limon terreux.

Christiane SINGER

Bibliographie : SINGER, Ch., (1992), Une passion - Entre ciel et chair. Paris, Albin Michel. p. 98-101.

 

 

retour

© Les textes édités sur ce site sont la propriété de leur auteur.
Le code de la propriété intellectuelle n'autorise, aux termes de l'article L122-5,
que les reproductions strictement destinées à l'usage privé.
Tout autre usage impose d'obtenir l'autorisation de l'auteur.