Le sujet en état limite

L'angoisse du vide

De quel signifié le vertige est-il le signifiant ? L’intuition que l’angoisse face au vide extérieur serait peut-être l’écho de l’angoisse face au vide intérieur nous a amenée, pour répondre à cette question, à plusieurs détours. L’investigation de la problématique de l’état limite, habité par la sensation de vide, ainsi que l’approfondissement de la notion d’angoisse et de deux conditions de construction d’une psyché apte à exercer une fonction de contenance ont permis de mettre en exergue la spécificité du mal-être de ces sujets. Le cas d'une patiente, avec qui nous avons observé la sidération du penser en dehors de toute situation phobogène, nous a permis de construire notre hypothèse : le vide appelle le vide.

            Nous avons compris que l’alternance entre l’investissement de l’objet fantasmé comme tout comblant et le retrait affectif dans la désespérance, trahit et traduit le défaut de contenance de l’état-limite. L’angoisse-dépression dénonce une perturbation de l’instauration de l’aire transitionnelle et de la capacité à être seul. Le processus de séparation/individuation, qui est un désillusionnement, a été, sans doute, trop brutal, en inadéquation avec les aptitudes de compréhension de l’enfant. La rupture dans la continuité d’exister constitue un trou narcissique, une atteinte dans la confiance de base, ce qui est de nature à expliquer que ce sujet, constamment en quête d’une reconnaissance, se précipite prématurément vers le tiers, objet anaclitique de substitution, si bien que la triangulation est bancale, que la métaphore du nom-du-père est partiellement et/ou localement forclose. Et c’est le cercle vicieux où la non intégration des côtés positifs et négatifs au sein des images de soi et de l’objet entrave le renoncement à des attentes mégalomaniaques du moi qui est d’autant plus désemparé face à la chute de l’objet phallique imaginaire que la situation oedipienne mal abordée n’a pas permis la constitution d’un idéal du moi réaliste.

            Coincé entre la phase schizo-paranoïde et la position dépressive, l’état-limite ne peut pas se saisir de l’opération symbolique et historiciser la crise du sevrage. La focalisation sur la défaillance insensée de la mère primordiale, du fait de l’impossibilité d’accepter la castration, annule les effets de la fonction paternelle qui sont, en plus d’effectuer la coupure de la fusion mère-enfant, de lui donner un sens en signalant à chacun sa place au sein de la famille et ainsi d’assujettir le sujet à la loi du manque et de l’altérité. Le schème du traumatisme originaire colore toute relation objectale de sorte que, devant les différences de l’autre, c’est à l’Autre phobogène que le sujet est confronté et qu’il se vit en danger, encourant ainsi le risque de la désobjectalisation. L’espoir parfois infime de vivre mieux empêche qu’elle soit totale face aux déceptions et à l’hallucination négative du désir, en guise d’ultime maîtrise de l’excitation pulsionnelle trop intense.

            L’histoire infantile de notre patiente répétée par le biais du transfert dans la relation psychothérapique a révélé un fonctionnement psychique altéré, marqué par la mutation de l’imago maternelle et la nécessité de son désinvestissement radical. A partir des points de vue topique, dynamique et économique, nous avons pensé que c’est autant l’effet de sidération de l’angoisse automatique que la réédition d’un recours défensif par le vide qui provoquent l’arrêt du penser. De plus, mettre en panne la signifiance peut être le dernier rempart quand toute représentation de mot, qui contient intrinsèquement, par son ancrage dans la corporéité, une demande, donc un investissement minimum de l’autre - objet-trauma - réactive les affects douloureux de la perte du sentiment d’exister. Face à la désintrication pulsionnelle, le mouvement de rétraction visant à protéger de la pulsion de mort tant le moi, trop faible, que l’objet aboutit à une césure d’avec le ça. Sans le pouvoir expansif-créateur de la pulsion de vie, le principe de Nirvana prévaut et la régression, aidée par l’identification à l’objet vide - processus mélancolique -, s’effectue jusqu’au narcissisme négatif avec son corollaire le masochisme primaire. Erigeant le désir de non désir en idéal à atteindre, le sujet s’enlise dans le leurre d’une auto-suffisance narcissique, l’accès à la réparation via de nouvelles relations objectales est barré. Le vide est devenu le modèle qui gouverne le sujet.

            Au fur et à mesure de notre cheminement, les termes d’angoisse du vide se sont imposés pour rendre compte du vécu d’un sujet que le mode d’être tient enfermé dans une spirale infernale où le vide appelle le vide. Par cette formulation, nous entendons, d’une part, recouvrir une réalité interne caractérisée par l’absence d’une imago maternelle sécurisante d’où découle la pauvreté fantasmatique et de l’imaginaire quand la terreur de perdre domine, et, d’autre part, figurer l’état de désintégration qu’est la mise en échec de la représentance quand la détresse inonde le moi, ainsi que stipuler implicitement que la compulsion à répéter un traumatisme archaïque, véritable agonie, restée à l’état de traces non liées dans le psychisme, pousse à rechercher activement le vide et/ou à l’ériger en phobie. En parlant de sujet en état limite, nous avons souhaité accentuer les risques afférents à l’a-structuration psychique des sujets en proie à l’angoisse du vide et également souligner l’aspect désorganisateur de l’expérience du vide et du vertige.

            La clinique du vide a été mise à l’épreuve au moyen du test de Rorschach et du T.A.T., qui, en tant que médiateurs, sont susceptibles de favoriser l’actualisation projective des points d’achoppement dans la constitution objectale et la consolidation narcissique, qui, au mieux, s’étayent l’une sur l’autre ou, au pire, s’abîment l’une l’autre. L’analyse des protocoles de sujets état-limites et de ceux qui ont le vertige a permis de retrouver les différentes acceptions que nous attribuons au mot vide. En effet, les imagos maternelles teintées négativement, qui renvoient fréquemment à l’objet vide, et la faiblesse patente de l’élaboration des angoisses prégénitales rattachée aux relations précoces mère/enfant insatisfaisantes, signent les atteintes du narcissisme primaire. La présence d’un surmoi féroce, et l’absence de véritable triangulation de la relation objectale témoignent de l’évincement de la conflictualité oedipienne et de la forclusion locale et/ou partielle du nom-du-père. La désintrication pulsionnelle, l’incapacité à affronter la solitude qui ravive les angoisses d’effondrement et la précarité des enveloppes psychiques caractérisent les défaillances de la fonction de contenance. Ces éléments attestent de l’a-structuration du sujet et tendent à montrer que le vertige est un épiphénomène d’une angoisse du vide constitutionnelle.

            Les comparaisons des réponses, quoi que leur nombre est insuffisant pour leur conférer une quelconque valeur statistique, semblent faire apparaître des divergences entre les deux populations de sujets. La qualité variable de la délimitation entre l’intérieur et l’extérieur, entre le réel et l’imaginaire serait améliorée lorsque la position phobique est possible. L’éprouvé du vertige proviendrait d’une collusion entre le dedans et le dehors, entre le passé et le présent, entre le corps et la psyché qui résulterait d’une réviviscence de l’expérience primitive du vide. Elle est phobogène dans la mesure où la phobie du vide prend place consécutivement et vise à éviter le renouvellement du conflit au plus près du noyau masochique primaire. La concordance de nos résultats tend à confirmer une typicité de l’organisation psychique de ces sujets. Il semble qu’ils ne s’inscrivent ni dans un registre névrotique, ni psychotique, bien plutôt dans une organisation de la personnalité à la limite. C’est pourquoi, la phobie du vide peut être considérée comme une tentative d’extériorisation, seulement une pseudo-symbolisation, voire peut-être même une phase évolutive.

            Le concept d’angoisse du vide est donc un outil pertinent pour signifier à la fois la cause et la conséquence des altérations du moi-peau, lesquelles sont manifestes au travers des mots-images du Rorschach et des histoires du T.A.T.. A la suite, on a pu déduire diverses détériorations des enveloppes psychiques métaphorisées par des signifiants formels qui, pathologiques, dénoncent le fantasme d’une peau arrachée. Privé de ses ressources fondamentales, à savoir notamment l’intériorisation d’un objet sécurisant et la transitionnalité qui a été rapprochée du fantasme de peau commune, le sujet est en carence de sens et ne peut métaboliser les traumatismes précoces (la perte de l’objet de complétude narcissique), de sorte que les dérives et/ou les déficiences du penser/fantasmer sont inévitables.

            Les concepts d’angoisse du vide et de en état limite ont l’avantage de condenser et d’appeler de multiples résonances. Ils permettent de dire que l’angoisse chez ce sujet est au-delà du morcellement psychotique et en-deça de l’angoisse névrotique et insistent également sur le fait qu’elle résulte d’une détresse originaire qui subsiste, irreprésentable, comme une sorte d’abysse clivée au sein du moi et qui capte les investissements du sujet. Le mot vide est un signifiant de ce signifié qui est à l’origine d’une pathogénie où l’insanité (déni de sens) et l’inanité (déni de signifiance) peuvent prendre des proportions folles, peuvent devenir une stratégie défensive néfaste et aboutir à une psychose froide (Racamier, 1980). L’accent est mis ainsi sur la causalité circulaire dans laquelle le vide est le nœud central de la pathologie.

            A-signifiante, la castration est une blessure narcissique, un désêtre qui entrave la sublimation de l’imago archaïque à laquelle le sujet reste fixé, si bien que le vide est vertigineux, effrayant et en même temps attirant, qu’il soit interne ou externe. Le sujet en état limite est en proie à cette angoisse-là, où le vide appelle le vide. Le vertige peut ainsi être considéré comme le signifiant d’un vide, de l’a-structuration du sujet. Au cours du travail psychothérapeutique, si entendre ce langage et le décrypter sous cet éclairage est opérant pour aider le sujet en état limite à reconstruire le sens, à comprendre que sa vérité est sans cesse à trouver/créer, soit à se saisir de l’opération symbolique, alors seulement la conceptualisation que nous proposons dans cette étude verra son intérêt confirmé.

Isabelle LEVERT
Psychologue clinicienne
Psychothérapeute
Pernes les Fontaines (84)

Cet article est extrait d'un travail de recherche dont il existe une version numérique : En savoir plus

retour

 

© Les textes édités sur ce site sont la propriété de leur auteur.
Le code de la propriété intellectuelle n'autorise, aux termes de l'article L122-5,
que les reproductions strictement destinées à l'usage privé.
Tout autre usage impose d'obtenir l'autorisation de l'auteur.