Psychopratien(ne) : une appellation non contrôlée

Est-ce éthique d'en user ?

Une nouvelle sorte de psys (les psychopraticiens) a vu le jour il y a quelques temps. Ceci ajoute beaucoup de complications pour le public qui avant avait déjà du mal à s'y retrouver. Je travaille dans ce domaine depuis de nombreuses années et pourtant j'avoue que cela fait plusieurs heures que je me penche sur le sujet pour y voir un peu plus clair. C'est laborieux et cet article est le fruit de ce travail. Je jette un pavé dans la marre avec ce texte mais il me parait nécessaire de faire preuve d'esprit critique.

Historique

Depuis plusieurs années, le législateur français cherche à protéger les usagers contre les pratiques douteuses de personnes autoproclamées psys ou dont les formations sont insuffisantes pour traiter de problématiques complexes. Ainsi, en 1985, sont apparues la loi sur l'usage du titre de psychologue, en 2003, l'obligation pour les psychologues de s'inscrire auprès de la DDASS et d'obtenir un numéro Adeli, la volonté du législateur avec l'amendement Accoyer de réserver la pratique des psychothérapies aux psychiatres, médecins et psychologues, en 2004, un texte régissant l'usage du titre de psychothérapeute (article 52 de la Loi n° 2004-806 du 9 août 2004 relative à la politique de santé publique), en 2010 un décret précisant les modalités pratiques et modifié en 2012.

Au final, la loi dispose que :

On note que le législateur a considéré la formation en psychopathologie clinique, théorique et pratique, reçue par les psychologues suffisante, du fait des 5 années d'études devant être validées et des heures de stage effectuées pour l'obtention du diplôme.

C'est dans ce contexte de vigilance du législateur que la dénomination psychopraticien(ne) a commencé à s'étendre.

Les conséquences des modifications légales

Le législateur ayant donné un tour de vis, il n'est plus possible à n'importe qui faisant n'importe quoi de le faire avec le titre de psychothérapeute. Précisons que sous une autre appellation c'est encore possible.

La volonté des élus, des représentants du peuple - il n'est pas inutile de le rappeler ici - est clairement de réserver la pratique de la psychothérapie aux personnes disposant d'une solide épistémologie. A charge pour les anciens "psychothérapeutes", s'ils ne peuvent justifier de la formation théorique et pratique ad hoc de se former. Ils ont disposé pour cela d'un délai pendant lequel ils pouvaient provisoirement utiliser le titre de psychothérapeute.

Aujourd'hui, l'usage du titre de psychothérapeute est gage d'un minimum de formation sérieuse. Toutefois, on peut reprocher à ces dispositions légales de réserver une part belle à la psychanalyse. 

Un certain nombre de personnes pensant exercer tranquillement le métier de psychothérapeute se sont retrouvées sur le carreau et n'ont pas accepté ni que les psychanalystes bénéficient d'un traitement de faveur alors que psychanalyste n'est pas un titre protégé et que la formation des psychanalystes n'est pas encadrée par la loi ou un quelconque organisme public (1), ni que les médecins non psychiatres accèdent si facilement au titre, ni que les médecins ou les psychologues puissent l'obtenir sans justifier qu'ils ont effectué une psychothérapie personnelle. 

Il est probable qu'un grand nombre des écoles qui leur ont fourni leur certificat moyennant finances et qui entendent continuer à profiter de la poule aux oeufs d'or ont refusé qu'on leur mette des bâtons dans les roues. Combien de personnes arrivent ainsi chaque année sur le marché de la relation d'aide ? Au passage, on remarquera que nombre de ces formations sont financées par les deniers publics, dans le cadre de reconversions professionnelles, parfois radicales. Cherchez l'erreur !

Regroupés auprès du GLPR (Groupe de liaison de la psychothérapie relationnelle) depuis 2010, les différents syndicats de psychothérapeutes et les fédérations nationales (FF2P, Affop, Psy'G, SNPPsy ), insurgés contre cette loi, "se sont mis d'accord sur le terme de psychopraticien" (2). Les mentions certifié, PSY'G ou l'appellation psychopraticien relationnel®, appelées aussi labels, bénéficient d'une garantie professionnelle GLPR mais ne sont pas gages de qualité en matière de soins psychiques.

Il faut savoir que ces psychopraticiens obtiennent en fin de cursus de leurs écoles des certificats qui ne sont nullement des diplômes reconnus par l'Etat.

Les méthodes reconnues par le GLPR et enseignées dans ces écoles sont les suivantes : Psychanalyse, thérapie comportementale et cognitive (TCC), thérapie familiale, thérapie de couple, approches humanistes : Gestalt-thérapie, analyse transactionnelle, approche centrée sur la personne, analyse psycho-organique, programmation neuro-linguistinque (PNL), hypnose ericksonnienne, psychothérapie de la motivation, psychosynthèse, sophia-analyse, somatothérapie, végétothérapie caractéro-analytique, approches psychocorporelles, approches transpersonnelles, approches intégratives (4). A ma connaissance, certaines n'ont fait l'objet d'aucune évaluation quant à leur efficacité ou leurs indications.

Il existe un délit d'usurpation de titre mais pas d'exercice illégal de la psychothérapie et c'est là que le bat blesse. Le soin psychique ne bénéficie pas de protection particulière. Sous la dénomination psychopraticien, n'importe qui peut faire n'importe quoi. Ce terme permet de contourner la loi - ou du moins l'esprit de la loi - et donc de s'y soustraire.

N'y a-t-il pas quelque chose d'un peu pervers à dévoyer le texte de son sens, à le prendre au pied de la lettre pour se loger dans ses failles et faire sa loi ? Les ardents défenseurs de cette nouvelle dénomination qui s'opposent au nom de la liberté, de la pluralité des choix (3) ne respectent pas la décision de la majorité élue. Les arguments sont peu recevables dès lors que se former à ces techniques n'est pas interdit mais qu'il est attendu de disposer d'un solide bagage en matière de psychopathologie clinique pour s'occuper du psychisme d'autrui. En France, l'accès à l'Université pour se former est aisé. 

Ceci est d'autant plus grave, selon moi, que les médias, induits en erreur à moins qu'ils ne soient complices, participent à la tromperie du public. La question à se poser est à qui profite le crime ? qui bénéficie de cette généralisation de la confusion ?

J'ai commencé à dénoncer cette manœuvre il y a environ trois ans quand j'ai constaté que la gazette locale présentait ces psychopraticiens sur le même niveau d'information que des professionnels officiellement reconnus, laissant planer ainsi dans l'esprit des non initiés l'idée d'un sérieux équivalent. Récemment, à plusieurs reprises, j'ai constaté que des chaînes télévisées invitent un(e) psychopraticien(ne) dans leurs émissions. J'ai alors creusé le sujet. J'ai voulu savoir ce que c'est au juste qu'un(e) psychopraticien(ne). Chemin faisant, en regardant la page Facebook d'une personne en particulier, j'ai eu le sentiment d'une sorte d'auto-proclamation "expert en psychologie". Il est vain que le législateur se décarcasse pour tenter de protéger les personnes en souffrance des charlatans, en instituant des règles pour utiliser les titres de psychologue et de psychothérapeute, si les chaînes de télévision recourent aux services de personnes dont la formation n'est pas un minimum encadrée et distillent une sorte de reconnaissance implicite à des titres inventés pour remplacer ceux auxquels on ne peut prétendre.

Dans la même lignée, on trouve dans les Pages Jaunes deux rubriques en apparence similaires : 1. Psychothérapeutes & 2. Psychothérapie. Pourquoi ? Il faut lire ce qui est écrit en petit à côté : "(pratiques hors du cadre réglementé)". Autrement dit, ceux-là ne peuvent pas prétendre au titre de psychothérapeute. Est-ce évident pour quelqu'un qui n'est pas dans ce domaine d'activité de savoir ce que cela signifie exactement ? Il me semble que non.

Un terme supplémentaire donc qui a pour conséquence de semer plus de confusion encore auprès du public. Avec tous ces "psy...", on comprend qu'il s'y perde.

Conclusion

Actuellement, les seuls titres protégés sont : psychiatre, psychologue et psychothérapeute. Pour toutes les autres dénominations, la prudence est de mise.
Certains psychopraticiens sont sûrement très bien mais il n'y a pas plus de sécurités que précédemment avec le titre de psychothérapeute. Le même problème s'est seulement déplacé sur une autre étiquette "fourre-tout". Va-t-on jouer au chat et à la souris encore longtemps avec le législateur ? Il est temps que l'on arrête de prendre les gens pour des pigeons.

 

Sources

Loi n° 2004-806 du 9 août 2004 relative à la politique de santé publique - Article 52

Décret n° 2010-534 du 20 mai 2010 relatif à l'usage du titre de psychothérapeute (version consolidée du 29 juin 2012)

(1) http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1398

(2)  http://www.psychologies.com/Therapies/Toutes-les-therapies/Therapeutes/Articles-et-Dossiers/Psychotherapeute-ou-psychopraticien

(3) http://www.regardconscient.net/archi15/1501congresFF2P.html

(4) http://www.formation-therapeute.com/metier/psychopraticien.html

Isabelle Levert
Psychologue clinicienne
Psychothérapeute
3 novembre 2017

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