La spécificité du métier de psychologue

Penser la clinique

photo sault vaucluseÊtre psychologue clinicienne est à la fois une vocation, un art, une compétence, une éthique, une philosophie de vie, etc. qui ne sont jamais aboutis. Réfléchir à sa pratique, la mettre en lien avec les théories et s’interroger sur la justesse de celles-ci, leur pertinence, en bref penser la clinique est le fil conducteur implicite du métier de psychologue. Être psychologue, c’est douter sans se dérober et cheminer toujours. C’est une perpétuelle recherche, une aventure sans fin, aussi passionnante que les voyages. Être psychologue suppose de conduire en suivant, c’est-à-dire de mener la personne là où elle désire aller.

Être psychologue implique d’avoir des assises suffisamment solides pour être en empathie, sans être ni submergé(e) par les affects négatifs, ni catastrophé(e) par les propos alarmistes de la personne qui consulte. Il s’agit d’être à la bonne distance, ni dans la contagion émotionnelle, ni dans la froideur affective. Parfois en proie à un mal-être intense, il importe que le patient, quelques fois désespéré, retrouve la confiance en l’avenir grâce à l’optimisme qui se dégage de l’attitude du (de la) psychologue, au travers du langage verbal et infra-verbal. Cela exige de croire en l’Homme et en tous ses possibles. Déjà cette conviction fondamentale est une source d’apaisement et de réassurance. Être psychologue, c’est recueillir et penser la souffrance, c’est avoir la capacité de rêver le changement et de construire l’intervention qui soulage. En ce sens, la parole du (de la) psychologue est un acte thérapeutique.

Être psychologue est aussi une des facettes de l’identité, à définir et à créer constamment au sein d’un espace/temps précis et face à une personne à chaque fois différente. A chaque consultation, il s’agit d’articuler objectivité et subjectivité, de pointer la confrontation entre utopies directrices et réalités de terrain, d’être pragmatique. A titre d’illustration, une demande de rendez-vous en urgence recouvre plusieurs aspects dont il faut tenir compte. Tout d’abord, cela révèle que, aux yeux du plaignant, le problème est devenu tellement difficile à vivre qu’il n’est plus possible d’attendre plus longtemps. Sur ce point déjà le (la) psychologue peut avoir une action de temporisation. En retraçant avec le patient l’historique de ses difficultés, une distinction entre les notions d’urgence et de crise s’établit implicitement.

S’occuper du psychisme nécessite d’y consacrer du temps. Au cours de l’entretien, la démarche du (de la) psychologue amène la personne à comprendre que tout, tout de suite, est rarement réalisable. Appréhender l’individu en tant qu’être unique, dans la globalité de sa situation témoigne qu’il n’y a pas de solution universelle et de la nécessité de partager les informations pour obtenir l’aide adéquate. La personne est aussi amenée à prendre quelques distances vis-à-vis de sa problématique. Dans la mise en mots, il y a déjà un travail d’élaboration psychique qui favorise un dégagement émotionnel a minima.

Ensuite, en aidant la personne à préciser ses attentes, le (la) psychologue, bien souvent, met en lumière une demande d’intervention magique. De fait, confier sa plainte à un(e) « soignant(e) », voire de la déposer entre ses mains, sous-entend, d’une part, l’espoir de trouver la recette miraculeuse et, d’autre part, la possibilité de se délester d’un poids en confiant la responsabilité de la guérison à autrui. Ici aussi, le rôle du (de la) psychologue est important. Il s’agit que la personne, d’objet de soins, redevienne sujet de soins.

Le recadrage peut s’effectuer de différentes manières et essentiellement par la collaboration qui est demandée au patient. Les questions ouvertes du (de la) psychologue sont de nature à induire un positionnement de soi en tant que sujet de désir. Par exemple, en examinant avec le consultant les tentatives de solution qu’il a essayées ou envisagées, même si elles se sont soldées par un échec, il (elle) souligne à celui-ci qu’il est un acteur et non un spectateur dans le dénouement de son problème. En évaluant le potentiel étayant ou nuisible de son environnement, il (elle) suscite également des remises en cause et, surtout souligne que c’est au sein d’un système que l’individu fonctionne ou dysfonctionne.

Au cours de cette intervention, au travers de l’explicitation des attentes sous-jacentes du patient, le (la) psychologue a l’opportunité de récolter des éléments significatifs quant à la dynamique psychique telles que les capacités du sujet pour concilier le principe de réalité, qui permet de postposer la réalisation d’un désir, et le principe de plaisir, qui exige une décharge de la tension immédiate mais également les bénéfices secondaires escomptés par le patient. Régulièrement, on constate que la demande initiale de consultation émanait véritablement de l’entourage ou alors était sous-tendue par l’idée d’une possible sensibilisation de l’entourage au mal-être de la personne, qui ne peut se dire autrement, dans le but d’obtenir de la compréhension, voire même de rassembler les membres de la famille. Dans ces situations, il faut être prudent(e) face au risque de redoublement de la blessure narcissique dans le cas où ces attentes resteraient vaines et surtout ne pas cautionner ce type d’espoir.

En venant consulter, le patient espère décharger l’angoisse qui l’assaille. Or l’angoisse est le résultat d’un conflit interne qui a besoin d’émerger à un niveau conscient pour pouvoir être géré efficacement. Au fur et à mesure que le patient expose sa situation, il cerne mieux le nœud central de ses difficultés actuelles et leur lien éventuel avec des expériences passées émotionnellement traumatisantes surchargeant d’affects le présent. L’angoisse acquiert petit à petit un sens. Le gain en concrétude ouvre une situation subjectivement fermée, opère un mouvement vers l’objectivation. Il ne s’agit pas de nier la réalité subjective mais plutôt de la rendre partageable et de pouvoir la comprendre. C’est le but du questionnement orienté du (de la) psychologue.

La rencontre avec le (la) psychologue constitue donc un espace/temps transitionnel où peut s’effectuer un double passage : celui du positionnement de l’individu qui d’objet de soins devient sujet de soins tandis que le vécu subjectivement perçu peut être plus objectivement appréhendé. Il s’agit de voyager dans un entre-deux, entre la perception et la projection, entre le réel et l’imaginaire, entre la réalité et le fantasme*. Une des tâches du (de la) psychologue est d’élargir l’horizon du patient, de mobiliser ses ressources afin qu’il entrevoie une issue au bout de l’impasse dans laquelle il se sentait acculé. La réinscription de la personne dans l’action désamorce bien souvent la crise d’angoisse en ouvrant de nouvelles perspectives.

Présenter ainsi ce processus peut sembler être une utopie. Tout dépend de l’acception dans laquelle on entend ce mot. Dans le sens où j’utilise ce mot ici, une utopie définit une direction pour cheminer, en sachant que c’est surtout le cheminement qui compte. Je suis attachée à cette utopie d’une part, parce qu’elle me donne un guide pour ma pratique clinique et d’autre part, parce qu’elle représente une des traductions de l’éthique indispensable pour exercer le métier de psychologue, à savoir croire « inconditionnellement » (cf. C. Rogers) aux potentialités d’épanouissement de l’être humain et respecter ses propres valeurs.

En fait, la rencontre clinique est une recherche menée conjointement avec le patient et/ou sa famille. Il s’agit de trouver les portes d’entrée et de recevoir les clefs pour pouvoir seulement approcher cette autre réalité, la sienne et/ou la leur, que jamais on ne connaîtra aussi bien qu’eux, de sorte qu’il est possible qu’on se trompe. Souvent l’issue est occultée par un meuble ou la tapisserie, ce qui est une métaphore utile pour signifier qu’il y a des solutions mais qu’on doit les découvrir et que ce n’est pas évident. N’ayant pas le don de voyance ni des pouvoirs extraordinaires, le (la) psychologue a besoin d’être aidé(e) pour aider.

Penser la clinique ! Ces trois mots condensent une infinité de sens dont les imbrications sont sans limite et multi-directionnelles. En effet, penser la clinique concerne aussi bien des considérations générales liées au cadre des interventions du (de la) psychologue que ses interventions elles-mêmes. C’est aussi une attitude intérieure face à chaque patient, respecté dans sa globalité et sa singularité (une écoute disponible). C’est une éthique qui impose sans cesse des remises en question, qui concernent autant le (la) psychologue, que la micro- et/ou la macro-société au sein de laquelle il occupe ses fonctions. C’est réfléchir à sa place dans le monde et dans la vie de l’autre. Être psychologue est alors un savoir-être, une responsabilité.

Penser la clinique, c’est effectuer de constants aller-retours entre les concepts théoriques et les observations, c’est confronter les hypothèses avec la réalité. Il ne faut jamais oublier que les modèles théoriques de référence ne sont que des outils, nullement des vérités. Il est de notre devoir d’être conscient(e) de leurs limites. Être psychologue, c’est être pensant pour aider, c’est ouvrir les perspectives en élargissant la réflexion et réciproquement. C’est mettre la connaissance au service du patient, de son mieux-être. C’est l’éclairer sur sa situation et ses possibilités (entretien de clarification, de guidance). C’est dans ce cas un savoir-faire, une compétence.

En conclusion, il n’y a de psychologue que dans la relation avec l’autre, dans le cheminement inter-personnel. Ce n’est pas un métier mais un art, une manière d’Aimer.

* Le terme de fantasme en psychologie n’est pas directement en rapport avec la sexualité. Il faut l’entendre comme tout ce que l’individu crée pour satisfaire de façon imaginaire un désir.

Isabelle LEVERT
Psychologue clinicienne
Psychothérapeute
Pernes les Fontaines (84)

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